Nouveau rebondissement dans le dossier relatif aux sanctions américaines imposées à certaines personnalités haïtiennes qui seraient impliquées dans des actes de criminalité dans le pays. Cette semaine, pendant que le Conseil Présidentiel de Transition (CPT) est en train de confondre vitesse et précipitation vers une fin de mandat heureuse, un nouveau scandale vient d’éclabousser cette structure. Il s’agit de l’annonce de sanction prise par le département d’État américain contre l’un de ses membres pour son rapport présumé aux groupes terroristes haïtiens qui n’arrêtent de semer la peur et le deuil au sein des familles haïtiennes.
En guise de rappel, les Américains ne sont pas à leur premier coup d’essai. Eux, le Canada et l’ONU se donnent corps et âme à imposer des sanctions jusqu’ici sans grande conséquence sur l’insécurité qui continue de monter en flèche. Beaucoup d’Haïtiens, pour la plupart des hommes politiques, ont été déjà frappés par ces mesures. Par cette prise de décision, le conseiller mandaté pour éliminer ces bandits notoires semble s’asseoir, selon les États-Unis, à la même table que les gros caïds haïtiens. Cette nouvelle a soulevé une vive émotion dans la cité, questionnant du coup l’inactivité du CP, Fritz Alphonse Jean quand il était coordonnateur de cette structure présidentielle.
Comme l’aurait fait tout le monde, le représentant de l’accord de Montana s’est défendu, indexant les Américains de conspirer contre lui pour ses récentes positions, dont celle de remplacer le Premier ministre de la République. Il a nié catégoriquement les charges portées contre lui. Il en a profité pour égratigner la communauté internationale de se fourrer le nez là où il n’est pas nécessaire. Toujours les mêmes justifications. Bien sûr, il a raison. Ce ne devrait pas être les oignons des USA vraiment, mais que faire quand ils sont systématiquement invités ? Quand dans nos têtes, il n’y a qu’eux qui ont la solution? Quand nous pensons qu’ils sont les seuls détenteurs de la clairvoyance. Qu’ils sont les seuls doués de la raison?
Dans l’opinion, les jugements sont divergents. S’il est vrai qu’établir la vérité sur le dossier demeure un grand défi, pour le reste, le doute sur l’intégrité et la loyauté de nos dirigeants persiste. Une occasion de plus pour que des victimes crient au scandale, pour songer à plaider pour le rapatriement de la souveraineté nationale mais surtout pour comprendre que la crise est beaucoup plus complexe qu’on ne le croit. Le visa avant tout: c’est le maître mot de nos dirigeants.
C’est de bonne guerre de dénoncer l’immixtion américaine trop répétée dans notre vie de peuple. Mais est-ce que nous leur avons laissé d’autres choix? Quand c’est dans notre intérêt, il n’y a rien de mal mais, quand nous sommes la cible, nous dénonçons, critiquons, condamnons. On se souvient qu’on est fils de Dessalines et qu’on est souverain. C’est l’hypocrisie qui prévaut sur cette terre. Et si vraiment cette sanction avait un vrai rapport avec ce conflit tacite entre chef de Gouvernement et membre du CPT? Et si les Américains avaient des preuves tangibles pour soutenir leur position? Et si c’était de la pure ingérence et d’irrespect de la part de ce pays ami? Et alors?
De toute évidence, ce n’est pas le moment de pleurnicher ou de se vanter, patriote. Ceci doit nous servir de leçon pour définir un nouveau rapport diplomatique avec les étrangers. Mais aussi, un nouveau rapport avec nous-mêmes en tant que peuple. De se hausser à la hauteur de notre histoire. À quoi va nous servir une telle gifle si certains s’en réjouissent parce qu’elle leur offre une occasion de jouer le jeu des blancs à son tour tout en espérant qu’il va sortir pure et sans tâche. Ni l’orgueil hypocrite, ni les pleurs de crocodile, ni les réjouissances dissimulées ne serviront à rien. À mesure qu’on cherche à faufiler par la petite porte, c’est l’histoire qui va systématiquement se répéter.
Plus que jamais, il nous faut rompre avec ces contraintes humiliantes qui ont trop duré. Se respecter est le premier devoir du citoyen haïtien. Il faut arrêter de se « bestialiser » en attendant que les autres nous témoignent de la révérence. Toute compromission a ses prix. Haïti toute entière a un choix à faire: voir l’intérêt national avant tout car le visa n’est qu’une courtoisie. Toute fortune mal acquise amènera à coup sûr des regrets. Il faut apprendre à se battre ensemble, à encaisser en équipe et à gagner collectivement.
Le problème ce n’est ni Fritz Alphonse Jean ni tous les autres préalablement sanctionnés, encore moins les futures victimes qui sont les problèmes. C’est plutôt notre conception de nous-mêmes. Notre rapport avec le pouvoir et les affaires de l’État.
Daniel Sévère
