25 janvier 2026

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Gourde haïtienne et peso dominicain : une dépréciation persistante qui fragilise l’économie haïtienne

Depuis plusieurs années, la gourde haïtienne évolue dans un contexte de fragilité chronique. Face au peso dominicain, la monnaie nationale continue de perdre du terrain, révélant les déséquilibres profonds de l’économie haïtienne et l’asymétrie croissante des échanges entre les deux pays voisins.

La dépréciation de la gourde haïtienne face aux devises étrangères n’est pas un phénomène nouveau. Cependant, son évolution face au peso dominicain revêt une importance particulière, tant les échanges commerciaux et humains entre Haïti et la République dominicaine sont intenses. À la fin de l’année 2024, il fallait en moyenne un peu plus de deux gourdes pour obtenir un peso dominicain. En ce début d’année 2026, ce rapport reste globalement dans le même ordre de grandeur, oscillant autour de 2 gourdes pour 1 peso, avec des variations selon le marché formel ou informel.

Si cette évolution peut sembler modérée sur le papier, elle masque en réalité une dégradation continue de la position économique haïtienne, surtout lorsque l’on observe la tendance sur le long terme et son impact sur la vie quotidienne.

Une stabilité apparente qui cache une fragilité profonde

Contrairement à certaines perceptions populaires, la gourde n’a pas connu une chute brutale multipliée par quatre face au peso dominicain en l’espace d’un an. Les données de change montrent plutôt une dépréciation lente mais persistante, installée dans la durée. Ce glissement progressif est souvent plus dangereux qu’un choc soudain, car il s’installe dans les habitudes économiques et affaiblit progressivement la monnaie nationale.

« La gourde ne s’effondre pas d’un coup, elle s’érode », explique un analyste financier à Port-au-Prince. « Et cette érosion permanente finit par miner la confiance des agents économiques. »

Le peso dominicain, une monnaie devenue stratégique en Haïti

Dans les zones frontalières comme Ouanaminthe, Belladère ou Anse-à-Pitres, le peso dominicain est désormais une monnaie quasi incontournable. De nombreux commerçants haïtiens préfèrent l’utiliser pour sécuriser leurs transactions, conscients de la relative stabilité de l’économie dominicaine.

Cette préférence ne se limite plus aux régions frontalières. Dans plusieurs grandes villes haïtiennes, le peso commence à circuler parallèlement à la gourde, notamment dans le commerce de produits importés.

« Garder des gourdes, c’est accepter de perdre de la valeur avec le temps », confie un importateur haïtien. « Le peso, lui, reste plus prévisible. »

Des échanges commerciaux structurellement déséquilibrés

L’évolution du taux de change entre la gourde et le peso dominicain reflète un problème plus large : le déséquilibre structurel des échanges commerciaux entre les deux pays. Haïti importe massivement des produits dominicains — denrées alimentaires, boissons, matériaux de construction, biens manufacturés — tandis que ses exportations vers la République dominicaine demeurent faibles et peu diversifiées.

Cette situation crée une demande constante de pesos, alimentant sa valeur sur le marché haïtien. Tant que la production nationale restera insuffisante et que la balance commerciale restera déficitaire, la gourde continuera de subir une pression permanente.

Une inflation importée qui pèse sur le pouvoir d’achat

Même sans variation spectaculaire du taux de change, la faiblesse chronique de la gourde a un effet direct sur le coût de la vie. Chaque fluctuation défavorable se traduit par une hausse des prix des produits importés, en particulier ceux en provenance de la République dominicaine.

Pour les ménages haïtiens, déjà confrontés à des revenus faibles et irréguliers, cette inflation importée réduit considérablement le pouvoir d’achat.

« Les prix montent, mais les salaires restent les mêmes », déplore Loudena Jean Baptiste une consommatrice de Cap-Haïtien. « À la fin du mois, on ne peut plus suivre. »

Le rôle limité des autorités monétaires

Face à cette situation, la Banque de la République d’Haïti (BRH) tente d’intervenir pour limiter les fluctuations excessives. Toutefois, ses marges de manœuvre restent étroites. Les réserves de change limitées, la forte dépendance aux transferts de la diaspora et l’instabilité politique compliquent toute action durable.

« Une banque centrale ne peut pas à elle seule compenser les faiblesses structurelles d’une économie », souligne un ancien responsable du secteur bancaire. « La politique monétaire doit être accompagnée de politiques économiques cohérentes. »

Une comparaison révélatrice avec la République dominicaine

La relative stabilité du peso dominicain contraste fortement avec la situation haïtienne. La République dominicaine bénéficie d’une économie plus diversifiée, soutenue par le tourisme, les zones franches industrielles, les exportations agricoles et une meilleure intégration régionale.

Cette différence de trajectoire économique se reflète naturellement dans la valeur des deux monnaies. Le peso apparaît ainsi comme le miroir d’une économie en croissance, tandis que la gourde révèle les fragilités d’un système productif affaibli.

Une question de souveraineté économique

Au-delà des chiffres, la progression du peso dominicain dans certaines transactions en Haïti soulève une question essentielle : celle de la souveraineté économique. Lorsqu’une économie commence à dépendre de la monnaie d’un pays voisin pour fonctionner, elle s’expose à une perte de contrôle sur ses propres mécanismes internes.

Cette situation, déjà observable dans plusieurs régions frontalières, pourrait s’étendre si aucune politique de redressement économique n’est engagée.

Quelles pistes pour renforcer la gourde ?

Renforcer la gourde ne passe pas uniquement par des mesures monétaires. Il s’agit avant tout de relancer la production nationale, de soutenir l’agriculture, d’encourager les petites et moyennes entreprises et de réduire la dépendance aux importations.

« Une monnaie forte repose sur une économie productive », rappelle Désir Ortega, un économiste haïtien. « Sans création de richesse locale, aucune monnaie ne peut se maintenir durablement. »

Les déséquilibres de la relation

La relation entre la gourde haïtienne et le peso dominicain illustre les déséquilibres profonds qui traversent l’économie haïtienne. Si le taux de change n’a pas connu une explosion soudaine ces derniers mois, la dépréciation persistante de la gourde reste un signal d’alarme. Elle rappelle l’urgence de repenser le modèle économique haïtien afin de restaurer la confiance, protéger le pouvoir d’achat et préserver la souveraineté monétaire du pays.

Dubois Olry, Agroéconomiste

Olrydubois@gmail.com

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