7 février 2026

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Quand marcher devient plus rapide que rouler : le Cap-Haïtien à l’épreuve de l’asphyxie urbaine

Au Cap-Haïtien aujourd’hui, il suffit d’une pluie pour que la ville s’arrête. Les moteurs rugissent, les klaxons hurlent, mais rien n’avance. Paradoxalement, celui qui marche arrive plus vite que celui qui roule. Cette réalité absurde révèle une crise urbaine profonde, longtemps ignorée, désormais impossible à cacher.

Le Cap-Haïtien, autrefois perle du Nord et fierté historique du pays, semble aujourd’hui prisonnier de ses propres artères. La ville suffoque, saturée par une circulation anarchique, des infrastructures délabrées et une urbanisation incontrôlée. À la moindre averse, le constat est implacable : la route nationale numéro 1, axe vital reliant la ville au reste du pays, se transforme en un véritable cours d’eau. Là où l’on attendait une route, c’est une rivière improvisée qui s’impose, charriant boue, déchets et désespoir.

Marcher devient alors un acte de bon sens, presque un choix stratégique. Tandis que les véhicules restent immobilisés pendant des heures, coincés dans des embouteillages interminables, les piétons, eux, avancent. Ils zigzaguent entre les flaques, longent les murs, enjambent les rigoles improvisées. En silence, ils gagnent du terrain. Ce simple fait, aussi banal qu’alarmant, dit tout de l’échec du système urbain actuel.

La route nationale #1, censée être un symbole de connexion et de mobilité, est aujourd’hui l’illustration parfaite de la négligence chronique. Dégradée, mal entretenue, dépourvue de véritables systèmes de drainage, elle ne résiste pas aux pluies. L’eau n’a nulle part où aller. Faute de caniveaux fonctionnels, de bassins de rétention ou de planification hydraulique, elle envahit la chaussée, ralentit la circulation, puis la paralyse complètement.

Les conséquences sont immédiates. Les chauffeurs de tap-tap s’impatientent, les motocyclistes tentent des manœuvres risquées, les automobilistes klaxonnent dans un concert cacophonique qui n’a jamais fait avancer qui que ce soit. Les minutes deviennent des heures. Les rendez-vous sont manqués, les marchandises n’arrivent pas, les urgences attendent. La ville est bloquée, littéralement et symboliquement.

Cette situation révèle une autre réalité plus inquiétante : Le Cap-Haïtien est une ville saturée. Saturée de véhicules, saturée de constructions, saturée de promesses non tenues. Les rues, étroites pour la plupart, n’ont jamais été pensées pour accueillir un tel flux de circulation. Pourtant, chaque année, le nombre de véhicules augmente, sans qu’aucune adaptation sérieuse ne soit apportée à l’infrastructure existante.

À cela s’ajoute l’occupation anarchique de l’espace public. Trottoirs inexistants ou envahis par des marchands, stations improvisées, garages à ciel ouvert, marchés débordant sur la chaussée : tout concourt à réduire l’espace de circulation. Le piéton n’est plus un usager protégé, il devient un survivant urbain. Et malgré cela, c’est encore lui qui avance le plus vite.

Marcher dans le Cap-Haïtien aujourd’hui, ce n’est pas seulement se déplacer, c’est observer la ville dans toute sa complexité. C’est voir les visages fatigués des travailleurs coincés dans les embouteillages, sentir la frustration des élèves arrivant en retard, entendre les plaintes des commerçants dont les clients ne peuvent accéder aux boutiques. C’est constater que la mobilité urbaine n’est plus un service, mais un obstacle quotidien.

Le problème n’est pas la pluie. La pluie n’est qu’un révélateur. Le vrai problème, c’est l’absence de vision. Depuis des décennies, la ville grandit sans plan directeur cohérent. Les décisions sont souvent ponctuelles, réactives, rarement structurelles. On colmate ici, on répare là, sans jamais repenser l’ensemble. Résultat : chaque averse remet à nu les mêmes failles.

Il serait pourtant injuste de pointer uniquement du doigt les autorités sans évoquer la responsabilité collective. Les canaux bouchés par les déchets, les constructions érigées sans respect des normes, l’occupation illégale des zones de drainage : tout cela contribue à l’aggravation de la situation. La ville est le miroir de nos choix individuels et collectifs.

Mais peut-on vraiment se contenter de marcher pendant que la ville s’enlise ? Peut-on accepter que le progrès se mesure à la vitesse du pas plutôt qu’à l’efficacité des infrastructures ? Cette normalisation de l’absurde est dangereuse. Elle installe une résignation silencieuse, une habitude du dysfonctionnement qui freine toute ambition de changement.

Le Cap-Haïtien mérite mieux. Il mérite une politique de mobilité urbaine digne de son importance historique et économique. Il mérite des routes adaptées, des systèmes de drainage fonctionnels, une régulation du transport public, une protection réelle des piétons. Il mérite surtout une vision à long terme, pensée pour les générations futures et non pour des solutions temporaires.

Dans cette ville, marcher plus vite que rouler ne devrait pas être une victoire. Cela devrait être un signal d’alarme. Un cri silencieux lancé par les pas pressés de ceux qui, chaque jour, contournent les flaques et les embouteillages pour continuer à vivre, travailler, espérer.

Car une ville où l’on ne peut plus circuler est une ville qui s’éteint lentement. Et une ville qui oblige ses citoyens à choisir entre immobilité et marche forcée est une ville qui appelle, urgemment, à être repensée.

Dubois Olry

Olrydubois@gmail.com

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