Ce 11 avril 2026, au pied de la Citadelle Laferrière, symbole majestueux de la liberté haïtienne, la fête s’est transformée en deuil. Au moins vingt-cinq jeunes ont perdu la vie dans des circonstances tragiques qui soulèvent une fois de plus la question de la responsabilité de l’État. Entre absence de prévention, manque d’encadrement et négligence chronique, le drame de Milot n’est pas un accident isolé, mais le reflet d’un système défaillant où d’autres catastrophes semblent inévitables.
Chaque année, la Citadelle attire des milliers de jeunes venus de tout le pays. Ils y montent pour revivre l’histoire, ressentir la fierté nationale, mais aussi pour se divertir, relâcher la pression d’un quotidien souvent difficile. Ce rassemblement, devenu presque rituel, devrait être un moment de communion et de célébration. Pourtant, hier, ce lieu chargé de mémoire s’est transformé en théâtre d’une tragédie insoutenable.
Alors que les premiers témoignages parlent de plus de quarante personnes qui ont perdu la vie, selon la Police Nationale d’Haïti (PNH), vingt-cinq personnes ont péri dans des conditions dramatiques. Des familles sont aujourd’hui plongées dans le deuil, des parents cherchent encore des nouvelles de leurs enfants, et une nation entière tente de comprendre comment une telle catastrophe a pu se produire.
Mais au-delà de l’émotion et de la tristesse, une question s’impose avec insistance : où était l’État ?
Un témoignage largement partagé sur les réseaux sociaux par Jerry Dieudonné résume avec une lucidité brutale la réalité que beaucoup préfèrent ignorer :
« Se chak ane nan okazyon fèt sitadèl plis pase milye jèn debake Milo pou non sèlman al reviv listwa men al defoule yo, pran plezi. Depi mwen ti moun map monte sitadèl, mwen pa janm kwè mwen te konn kwaze ak polisye, ajan pwoteksyon sivil ou byen ajan la meri. Mwen pa janm wè yo te janm konn akonpaye jèn yo, si non kèk gid ki konn la pou rakonte kèk listwa… »
Ce cri du cœur met en lumière une vérité dérangeante : l’absence quasi totale d’encadrement lors de ces rassemblements massifs. Pas de dispositif de sécurité visible, pas de présence significative des autorités, pas de plan d’urgence. Comme si la vie de ces milliers de jeunes ne méritait ni organisation ni protection.
Et pourtant, le danger est connu. Chaque année, les mêmes conditions se répètent : affluence massive, consommation d’alcool, fatigue, terrain difficile, météo imprévisible. Tous les ingrédients d’un drame sont réunis. Mais rien n’est fait.
Certains, comme souvent, tentent de rejeter la responsabilité sur les victimes. « Pourquoi monter à la Citadelle sous la pluie ? », demandent-ils. Une question qui détourne le débat. Car le véritable problème n’est pas le comportement des jeunes, mais l’absence d’un État capable d’anticiper, d’encadrer et de prévenir.
Dans toute société organisée, un événement rassemblant des milliers de personnes ferait l’objet d’une planification rigoureuse : sécurisation du site, présence de secours, contrôle des accès, communication sur les risques. En Haïti, rien de tout cela ne semble être une priorité.
Le témoignage poursuit avec une indignation légitime :
« Mwen pap fè tankou anpil moun kap mande ki sa jèn yo tal chèche sitadèl ak lapli… mwen di pito kote Leta, kote moun kap panse pou nou yo, kote moun kap ranmase taks nou yo, kote dirijan nou… »
Cette interpellation est fondamentale. Car les citoyens paient des taxes, élisent des dirigeants, espèrent une protection. En retour, ils reçoivent trop souvent le silence, l’inaction et, parfois, le deuil.
Le drame de Milot ne doit pas être vu comme un événement isolé. Il s’inscrit dans une série de négligences structurelles qui menacent d’autres régions, notamment le Cap-Haïtien. Là-bas, plusieurs infrastructures vieillissantes représentent de véritables bombes à retardement.
Parmi elles, le pont Duvalier, connu localement sous le nom de « pont neuf ». Construit il y a plus de quarante ans, il continue d’être utilisé intensivement sans entretien adéquat. Chaque jour, des camions lourds, des véhicules privés et des transports en commun y circulent sans la moindre inquiétude apparente.
Pourtant, les signes de danger sont là. Mais comme fréquemment, ils sont ignorés.
Le même témoignage alerte avec gravité :
« Nou sonje depi kilè pon Duvalier fèt okap… pon nou ki gen plis 40 lane… gwo kamyon, machin prive ap pase sou li san panike… majistra ap banbile… »
Cette image d’un pont vieillissant, surchargé, négligé par les autorités, est une métaphore puissante de la situation du pays : une structure fragile, maintenue en apparence, mais susceptible de s’effondrer à tout moment.
Ce qui rend la situation encore plus préoccupante, c’est l’absence totale de culture de prévention. En Haïti, les catastrophes ne sont presque jamais anticipées. Elles sont subies, puis oubliées, jusqu’à la prochaine tragédie.
Le témoignage conclut avec une mise en garde glaçante :
« Map raple nou jou malè a la… petèt se mwen, zanmi mwen, pitit mwen… men jou a la paske nou pa janm ni antisipe malè, ni fè prevansyon. »
Ces mots résonnent comme une prophétie. Car si rien ne change, d’autres drames surviendront. À Milot, au Cap-Haïtien, ou ailleurs.
Face à cette réalité, il est urgent de repenser le rôle de l’État. La gestion des risques ne peut plus être une option. Elle doit devenir une priorité nationale. Cela passe par :
• La mise en place de dispositifs de sécurité lors des grands rassemblements
• La présence effective des forces de l’ordre et des services de secours
• L’entretien régulier des infrastructures
• La sensibilisation de la population aux risques
• Et surtout, une volonté politique réelle d’agir
Mais au-delà des mesures techniques, c’est une question de respect de la vie humaine. Chaque citoyen mérite de vivre dans un environnement où sa sécurité est prise au sérieux.
Aujourd’hui, la Citadelle pleure ses enfants. Mais demain, si rien n’est fait, d’autres lieux pleureront à leur tour.
Le drame de Milot doit être un électrochoc. Non pas un événement de plus dans une longue liste de tragédies oubliées, mais un point de rupture. Un moment où la société haïtienne décide de dire « assez ».
Car un pays qui n’anticipe pas ses catastrophes est un pays qui les fabrique.
Et malheureusement, en Haïti, le prochain drame est souvent déjà en marche.
Olry Dubois
Olrydubois@gmail.com
