« En 2025, nous avons enregistré près de 5 milliards de dollars de transferts sans contrepartie, soit une augmentation de 20 % par rapport à l’exercice 2024 », a indiqué le gouverneur de la Banque de la République d’Haïti (BRH), Ronald Gabriel, le 2 janvier 2026, lors de sa participation à l’émission intitulée « Leslie Délatour » pour la troisième année consécutive, animée par l’économiste Kesner Pharel sur Radio Télé Métropole.
Le Gouverneur a rappelé d’entrée de jeu que l’année 2025 a marqué la septième année consécutive de contraction du produit intérieur brut (PIB), avec une baisse cumulée de 16 % sur les sept dernières années. Il a toutefois précisé qu’il ne s’agit pas de la période de contraction la plus sévère connue par l’économie haïtienne. Historiquement, rappelle M. Gabriel, l’économie haïtienne avait enregistré, sur une période plus courte, une contraction encore plus prononcée durant l’embargo de 1991 à 1994, avec une chute cumulée de plus de 22,5 %.
« Tout de suite après, il y a eu un rebond, puisque sur la période de 1996 à 2000, l’économie a connu une croissance cumulée de 23 %, avec un taux particulièrement élevé en 1996, où l’on avait atteint 9,9 % », explique le gouverneur.
Concernant la situation actuelle, M. Gabriel souligne qu’elle est exacerbée par la crise sociopolitique et sécuritaire. Il admet cependant que les signes de déséquilibre macroéconomique étaient apparus bien avant cette phase aiguë de crise sociopolitique et économique qui affecte aujourd’hui toutes les couches sociales du pays.
« Tous les secteurs ont été sévèrement touchés par la contraction économique en 2025 », affirme-t-il, en soulignant que le secteur agricole s’est particulièrement dégradé. Autrefois, l’agriculture représentait plus de 40 % de la valeur ajoutée nationale ; elle ne contribue aujourd’hui qu’à moins de 17 %.
À cause de l’insécurité, explique le gouverneur, les zones de production se sont considérablement réduites, ce qui a renforcé la dépendance aux importations. Cette situation pèse directement sur le coût de la vie et sur la stabilité du taux de change.
Selon M. Gabriel, le retour au niveau économique de 2018, qui est la dernière année de croissance positive, pourrait nécessiter d’attendre jusqu’en 2030. Un scénario qui reste toutefois possible si des mesures économiques et politiques appropriées sont prises dès aujourd’hui et si une coordination efficace est assurée entre les acteurs politiques et économiques.
La problématique de l’inflation
D’après le Gouverneur, les pressions inflationnistes observées ces dernières années ne sont pas uniquement liées à des chocs monétaires. « Elles résultent essentiellement des chocs sécuritaires, de la hausse des coûts de distribution et de commercialisation, ainsi que des marges appliquées par certains commerçants sur les produits essentiels, en raison du caractère asymétrique des marchés », a-t-il expliqué.
Pour contenir ces pressions inflationnistes, la BRH a adopté une politique monétaire résolument restrictive, mobilisant plusieurs instruments clés. M. Gabriel précise que la banque centrale s’est appuyée sur un niveau élevé de réserves nettes de change, estimées à 1,7 milliard de dollars nets et environ 3,2 milliards de dollars bruts, soit l’équivalent de 8,5 mois d’importations. Ces réserves constituent un coussin de sécurité face aux chocs externes et aux tensions sur le marché des changes.
Ensuite, la BRH a maintenu des coefficients de réserves obligatoires élevés, à savoir 40 % sur les passifs en gourdes et 53 % sur les passifs en dollars afin de limiter l’excès de liquidité et de réduire les pressions spéculatives sur la monnaie. Enfin, des interventions ciblées sur le marché des changes ont permis de stabiliser le taux de change et d’éviter des mouvements brusques susceptibles d’alimenter l’inflation.
Le Gouverneur a également insisté sur le rôle stratégique du taux de change dans le fonctionnement de l’économie haïtienne. Contrairement à certaines économies fortement industrialisées et exportatrices, comme la Chine, où une monnaie plus faible peut stimuler la compétitivité et les exportations, Haïti ne dispose pas d’un appareil productif suffisamment développé pour tirer avantage d’une dépréciation de sa monnaie. La stabilité du taux de change, combinée à un financement monétaire nul, permet ainsi à la BRH de mieux maîtriser les impacts monétaires sur l’évolution de l’inflation, selon M. Gabriel.
Les transferts sans contrepartie
Les transferts de fonds sans contrepartie constituent une ressource essentielle pour soutenir la consommation des agents économiques en Haïti, dans un pays où la création de richesse demeure limitée. « En 2025, nous avons enregistré près de 5 milliards de dollars de transferts sans contrepartie, soit une augmentation de 20 % par rapport à l’exercice 2024 », indique le gouverneur.
Il souligne que ces fonds, provenant à plus de 70 % des États-Unis, soutiennent la consommation des ménages et la liquidité des marchés. Toutefois, ces transferts restent sensibles aux mesures migratoires ou fiscales adoptées par les autorités américaines, telles que la révocation récente du Temporary Protected Status (TPS) annoncée par l’administration Trump.
« La BRH suit de près ces évolutions afin d’anticiper d’éventuelles pertes et d’adapter les politiques économiques en conséquence », rassure M. Gabriel, tout en précisant que les transferts de la diaspora constituent le premier pilier de la stabilité économique, suivis des réserves de change et du taux de change. Ces trois éléments sont essentiels pour garantir la résilience du système financier haïtien.
Soutien aux entreprises et aux PME : M. Gabriel en parle
Dans la perspective d’une relance de la croissance économique, la BRH et le ministère de l’Économie et des Finances travaillent de manière étroite et coordonnée afin de soutenir l’activité des entreprises, en particulier celles qui jouent un rôle central dans la création d’emplois.
« La circulaire 130 constitue l’un des piliers de cette stratégie », explique le gouverneur. Elle élargit les avantages accordés au secteur touristique à l’ensemble de sa chaîne de valeur, incluant non seulement les hôtels, mais aussi le guidage touristique, la restauration, l’événementiel et la location de véhicules. L’objectif est de stimuler un secteur à fort potentiel de retombées économiques, capable de générer des revenus, des emplois et des devises dans un contexte de rareté des opportunités.
Par ailleurs, la BRH mise sur des programmes de recapitalisation et sur la mise en place de fonds de garantie en faveur des petites et moyennes entreprises (PME). « Ces entreprises constituent de véritables moteurs de croissance et d’emploi, mais elles demeurent particulièrement vulnérables aux chocs économiques et politiques », souligne M. Gabriel.
Perspectives
Un retour progressif à la croissance demeure possible, estime le gouverneur, à condition que les efforts engagés soient mieux coordonnés et maintenus dans le temps. Parmi les conditions essentielles figurent le maintien d’un taux de change stable, afin de limiter les chocs externes et de préserver la confiance des agents économiques, ainsi que la maîtrise de l’inflation, déterminante pour le pouvoir d’achat des ménages et la stabilité sociale.
Le soutien aux PME et au secteur productif apparaît également indispensable pour relancer l’investissement, créer des emplois et réduire la dépendance aux importations. Enfin, M. Gabriel insiste sur la nécessité d’une coordination nationale forte et d’un climat sécuritaire propice aux affaires.
« Sans stabilité institutionnelle et sécuritaire, les politiques économiques, aussi pertinentes soient-elles, risquent de produire des effets limités. La relance économique est donc indissociable de la stabilité financière, de la sécurité et d’une gouvernance politique efficace », a-t-il martelé.
Jackson Junior Rinvil
