Alors que les jeunes Haïtiens occupent une place importante dans les débats sur l’avenir du pays, leur présence dans le processus d’inscription électorale reste préoccupante. Entre frustrations sociales, revendications politiques et abstention citoyenne, une question mérite d’être posée : comment espérer participer au changement si l’on se tient à l’écart des mécanismes qui permettent de choisir les dirigeants ? La jeunesse doit comprendre que son avenir ne se construit pas uniquement dans les discours et les critiques, mais également dans l’engagement, la participation et la responsabilité citoyenne.
La situation politique, économique et sociale d’Haïti suscite de nombreuses interrogations. Chaque jour, des milliers de citoyens expriment leur mécontentement face à l’insécurité, au chômage, à la pauvreté, à la mauvaise gouvernance et à l’absence de perspectives pour les nouvelles générations. Sur les réseaux sociaux, dans les universités, dans les quartiers et dans les conversations quotidiennes, les jeunes sont particulièrement présents pour dénoncer les difficultés auxquelles le pays est confronté.
Pourtant, au-delà de cette mobilisation dans les débats publics, une réalité mérite une attention particulière : la participation des jeunes au processus électoral.
Les statistiques disponibles sur les inscriptions électorales en Haïti soulèvent des interrogations. Selon les données du Conseil électoral provisoire (CEP), collectées le 18 octobre 2026 et analysées par le Centre haïtien de recherche en sciences sociales (CHARESSO), 849 715 personnes figuraient dans la synthèse nationale des électeurs inscrits. Parmi elles, 149 553 étaient âgées de 18 à 28 ans, soit seulement 17,6 % des personnes recensées dans cette ventilation.
Autrement dit, moins de deux électeurs inscrits sur dix appartenaient à cette catégorie de jeunes.
Ces chiffres ne couvrent pas l’ensemble des 18 à 35 ans et ne permettent pas de mesurer directement la participation de toute la jeunesse haïtienne. Ils donnent néanmoins une indication importante sur la place des jeunes adultes dans les inscriptions électorales.
Le CEP a également annoncé, dans sa communication du 25 octobre 2026, que 878 217 électeurs étaient inscrits au 23 octobre. À cette date, 1 306 centres d’inscription et de vote étaient opérationnels sur le territoire national.
Ces données montrent que le processus d’inscription avance. Elles posent aussi une question essentielle : quelle place la jeunesse entend-elle occuper dans les prochaines échéances démocratiques ?
Critiquer la gouvernance ne suffit pas
Il est légitime pour un jeune de dénoncer les décisions des autorités, de réclamer de meilleures conditions de vie et de demander des comptes aux responsables publics. La liberté d’expression et la participation citoyenne constituent des éléments importants de toute société démocratique.
Cependant, la critique doit pouvoir s’accompagner d’une volonté de participer aux mécanismes de décision.
Il existe parfois un décalage entre les attentes exprimées par une partie de la jeunesse et son engagement dans la vie politique institutionnelle. Certains jeunes suivent quotidiennement l’actualité politique, commentent les déclarations des dirigeants et dénoncent les pratiques qu’ils jugent inacceptables. Mais combien prennent le temps de vérifier leur inscription électorale, de s’informer sur les programmes des candidats ou de participer aux espaces de réflexion politique ?
L’engagement citoyen ne devrait pas commencer uniquement au moment où une crise éclate. Il doit être une démarche continue.
Un jeune qui souhaite voir évoluer les politiques publiques doit aussi s’intéresser aux institutions, aux mécanismes de représentation et aux décisions qui influencent directement son quotidien.
La jeunesse doit investir les espaces politiques
La politique ne devrait pas être considérée comme un domaine réservé aux générations précédentes ou à une catégorie particulière de citoyens. Elle concerne directement les jeunes, puisqu’elle touche à leur formation, à leur emploi, à leur sécurité, à leur accès aux services publics et à leurs possibilités d’entreprendre.
C’est pourquoi les jeunes doivent s’intéresser davantage aux mouvements politiques, aux organisations citoyennes et aux espaces de débat public.
Intégrer un mouvement politique ne signifie pas abandonner son esprit critique ni accepter toutes les décisions de ses dirigeants. Cela peut être une occasion de comprendre le fonctionnement des institutions, de défendre des propositions, de participer aux discussions et de contribuer à l’élaboration de politiques publiques.
La jeunesse doit également apprendre à examiner les programmes, les parcours, les engagements et les propositions des responsables politiques. L’appartenance à une organisation ne doit jamais empêcher un citoyen de questionner ses dirigeants ou de défendre ses propres convictions.
Il ne s’agit pas de demander aux jeunes de soutenir un parti plutôt qu’un autre. Il s’agit de les encourager à prendre part à la vie publique, à faire entendre leurs préoccupations et à exercer leur jugement en toute indépendance.
L’inscription électorale, un premier acte de responsabilité
En Haïti, le droit de vote est accessible aux citoyens remplissant les conditions prévues par la législation électorale. Le CEP rappelle notamment que l’électeur doit être âgé d’au moins 18 ans, être inscrit au registre électoral, détenir sa carte d’identité et jouir de ses droits civils et politiques.
L’inscription constitue donc une étape indispensable pour participer au scrutin.
Il serait regrettable que des citoyens qui réclament régulièrement un renouvellement de la classe politique se retrouvent dans l’impossibilité de voter faute d’avoir accompli les formalités nécessaires.
Bien entendu, l’inscription ne garantit pas à elle seule un changement politique. Elle ne règle ni l’insécurité, ni le chômage, ni les problèmes économiques du pays. Mais elle permet au citoyen de participer au choix des personnes appelées à exercer des responsabilités publiques.
Il faut aussi reconnaître que la faible participation de certains jeunes peut s’expliquer par plusieurs facteurs : la méfiance envers les institutions, les expériences électorales passées, les difficultés d’accès aux centres d’inscription, les problèmes de sécurité et le sentiment que le vote ne produit pas toujours les résultats espérés.
Ces préoccupations méritent d’être entendues. Les autorités électorales doivent poursuivre leurs efforts pour rendre le processus accessible, transparent et crédible. Les acteurs politiques doivent également travailler à rétablir la confiance par des engagements vérifiables et des comportements responsables.
Mais les difficultés du système ne doivent pas conduire toute une génération à abandonner les espaces de participation.
Qui défendra les intérêts des jeunes s’ils restent absents ?
Les décisions prises aujourd’hui auront des conséquences sur les prochaines générations. L’éducation, l’agriculture, l’environnement, l’entrepreneuriat, l’emploi, la formation professionnelle et la sécurité nécessitent des politiques publiques adaptées aux réalités de la jeunesse.
Si les jeunes souhaitent que ces questions occupent une place centrale dans les débats politiques, ils doivent aussi contribuer à les faire entendre.
Il ne suffit pas de dénoncer l’absence de perspectives. Il faut participer aux discussions sur les solutions. Il ne suffit pas de réclamer une nouvelle génération de dirigeants. Il faut aussi encourager l’émergence de citoyens capables de comprendre les responsabilités publiques et de s’y engager.
La responsabilité est partagée. Les institutions doivent faciliter la participation, les partis politiques doivent ouvrir leurs structures aux nouvelles générations et les jeunes doivent faire preuve d’un engagement plus actif.
Les organisations universitaires, les associations de jeunesse, les médias et les acteurs de la société civile ont également un rôle à jouer dans l’éducation civique et la sensibilisation.
Le moment de prendre ses responsabilités
La jeunesse haïtienne ne peut pas rester spectatrice des décisions qui engagent son avenir. Elle doit pouvoir questionner, proposer, participer et, lorsqu’elle en a les compétences et la volonté, assumer elle-même des responsabilités.
L’objectif n’est pas de transformer chaque jeune en militant politique. Il est de faire comprendre que la citoyenneté ne se limite pas à observer les événements et à exprimer son mécontentement. Elle implique aussi de s’informer, de s’organiser et de participer aux choix collectifs.
Aux jeunes âgés de 18 ans et plus, le message est simple : vérifiez votre inscription, informez-vous sur les démarches électorales et intéressez-vous aux propositions des différents acteurs politiques. Participez aux débats, posez des questions et exigez des engagements concrets.
Car une génération qui souhaite être entendue doit aussi trouver les moyens de faire entendre sa voix.
L’avenir d’Haïti ne dépend pas uniquement de ceux qui exercent aujourd’hui le pouvoir. Il dépend également de la capacité des citoyens, particulièrement des jeunes, à prendre part aux décisions qui façonneront le pays de demain.
Olry Dubois
