Après plusieurs années sans élections nationales, Haïti s’approche d’une nouvelle échéance électorale fixée au 13 décembre 2026. Le Conseil électoral provisoire affirme poursuivre les préparatifs, tandis que les autorités présentent le scrutin comme une étape indispensable au retour à l’ordre constitutionnel. Mais entre les défis sécuritaires, l’organisation matérielle, l’inscription des électeurs et le temps disponible, une question demeure : les conditions nécessaires sont-elles réellement réunies pour permettre aux Haïtiens de voter dans des conditions libres, sûres et crédibles ?
Haïti pourra-t-elle finalement voter en décembre ? À moins de trois mois du premier tour prévu le 13 décembre 2026, cette question dépasse désormais le simple calendrier électoral. Elle concerne la capacité de l’État à garantir l’accès aux bureaux de vote, la sécurité des électeurs, la participation des candidats et le fonctionnement des institutions chargées d’organiser le scrutin.
Le Conseil électoral provisoire, CEP, a fixé au 13 décembre la tenue du premier tour de l’élection présidentielle, des élections législatives et du référendum constitutionnel. Le second tour est prévu le 21 février 2027. Ce calendrier est dorénavant la principale référence du processus électoral.
Sur le plan institutionnel, plusieurs étapes ont déjà été franchies. Selon les données publiées par le CEP, 1 285 centres d’inscription et de vote étaient opérationnels au 21 septembre. Plus de 628 755 électeurs étaient déjà inscrits sur le registre électoral. Le CEP affirme également avoir organisé des formations destinées à plus de 1 000 commissaires au droit électoral et juges électoraux.
Ces chiffres montrent que la machine électorale fonctionne déjà. Mais ils ne suffisent pas à répondre à la question de la faisabilité du scrutin.
Le principal obstacle reste la sécurité.
Lors d’une réunion consacrée à la situation haïtienne, le 24 septembre, le représentant spécial du secrétaire général de l’ONU pour Haïti, Carlos Ruiz Massieu, a rappelé que le rythme et la portée du processus électoral dépendront de l’établissement de conditions minimales de sécurité. Selon lui, la réouverture des routes stratégiques, le rétablissement de la présence de l’État et l’amélioration de la liberté de circulation sont également nécessaires au fonctionnement de la vie politique et démocratique.
Cette réalité pose un problème concret. Une élection ne se limite pas à l’ouverture des bureaux de vote. Il faut pouvoir transporter le matériel électoral, déployer le personnel, permettre aux candidats de faire campagne, assurer la circulation des électeurs et garantir la sécurité avant, pendant et après le scrutin.
Le gouvernement soutient pour sa part que des progrès sont réalisés. Devant les Nations unies, le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé a présenté les élections comme une priorité et a affirmé que le processus électoral avait atteint un niveau d’avancement inédit au cours de la dernière décennie.
Le chef du gouvernement a également mis en avant les efforts engagés pour renforcer les institutions de sécurité. Selon les informations présentées aux Nations unies, plus de 2 000 policiers ont été formés depuis janvier 2026 dans le cadre du programme P4000, tandis que le recrutement de nouveaux membres des Forces armées d’Haïti se poursuit.
Mais la question n’est pas seulement de savoir si l’État dispose de forces supplémentaires. Il faut aussi déterminer si ces forces peuvent garantir la sécurité dans les zones où l’insécurité limite encore les déplacements et l’activité de l’État.
Le calendrier électoral lui-même constitue un autre sujet de préoccupation. Le premier calendrier prévoyait un scrutin en août 2026. Cette échéance n’a pas été respectée, notamment dans un contexte marqué par les difficultés sécuritaires. Le nouveau calendrier repousse le premier tour au 13 décembre.
Le temps disponible devient donc un facteur déterminant.
Le CEP doit encore poursuivre plusieurs opérations essentielles. L’inscription des électeurs doit avancer, les candidatures doivent être traitées, les listes électorales doivent être préparées, les agents doivent être formés et les matériels doivent être disponibles dans les différents centres. Le CEP a d’ailleurs annoncé en septembre un délai supplémentaire allant jusqu’au 9 octobre pour l’inscription en ligne des candidats et le dépôt des pièces.
À cela s’ajoute la question de la participation politique.
Une élection crédible suppose que les candidats puissent présenter leurs programmes, rencontrer les électeurs et mener leur campagne dans des conditions comparables. Elle suppose également que les citoyens puissent accéder à l’information et exercer leur droit de vote sans intimidation.
La situation sécuritaire peut donc avoir un impact direct sur la représentativité du scrutin. Si certaines régions restent difficiles d’accès, le défi ne sera pas uniquement d’organiser techniquement le vote. Il faudra de plus garantir que les citoyens de ces régions puissent participer au processus dans des conditions acceptables.
Le débat ne porte alors plus seulement sur la date du 13 décembre. Il porte sur les conditions nécessaires pour que cette date puisse être respectée.
L’ONU insiste elle-même sur cette relation entre sécurité et élections. Pour Carlos Ruiz Massieu, les progrès en matière de sécurité, de justice, de désarmement et de processus politique ne peuvent pas être traités séparément.
Cette position rejoint une préoccupation exprimée par la Communauté des Caraïbes, CARICOM. L’organisation considère les élections comme une priorité pour le retour à l’ordre constitutionnel, tout en soulignant que les conditions sécuritaires doivent permettre leur organisation.
À ce stade, deux réalités coexistent.
D’un côté, Haïti dispose désormais d’un calendrier officiel. Le CEP mène des opérations sur le terrain. Des centaines de milliers d’électeurs sont déjà inscrits et plusieurs étapes administratives ont commencé.
De l’autre côté, les autorités doivent encore résoudre des difficultés majeures liées à la sécurité, à la mobilité, à l’organisation logistique et à la capacité de l’État à garantir la participation sur l’ensemble du territoire.
La question « les élections auront-elles lieu ? » reste donc ouverte. Mais une autre question apparaît, peut-être plus importante : dans quelles conditions pourront-elles avoir lieu ?
Le défi pour les prochaines semaines sera de transformer le calendrier en des opérations concrètes. Chaque étape devra être évaluée à partir de résultats vérifiables : nombre d’électeurs inscrits, couverture territoriale des centres, sécurité des zones concernées, traitement des candidatures, disponibilité du matériel électoral et capacité à assurer la campagne politique.
Le 13 décembre n’est donc pas seulement une date inscrite sur un calendrier. C’est une échéance qui dépend de plusieurs conditions interdépendantes.
Haïti dispose désormais d’une feuille de route électorale. Reste à savoir si les institutions nationales et leurs partenaires disposeront du temps, des moyens et surtout des conditions de sécurité nécessaires pour la mettre en œuvre jusqu’au bout.
À moins de trois mois du scrutin annoncé, la question n’est plus seulement de savoir si Haïti veut retourner aux urnes. Il faut à présent déterminer si le pays peut réunir, dans le délai prévu, les conditions permettant à chaque électeur de pouvoir effectivement exercer son droit de vote.
Olry Dubois
