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Immergée dans la culture chrétienne malgré la laïcité adoptée à travers la Constitution de 1987, la Nation haïtienne ne voit pas la fête de Pâques en dehors du prisme du catholicisme. C’est le dimanche qui succède à la crucifixion du Christ et qui achève le temps du Carême,  une période de pénitence et de jeûne. Dans la religion chrétienne, la Pâque, c’est la fête de l’abondance et de la victoire. Dans cette période, les Églises prêchent l’amour incommensurable et célèbrent la victoire sur les calamités.

Comme les fêtes de fin d’année, la  période pascale revêt une importance capitale dans la culture haïtienne. Elle est ancrée dans notre tradition comme un moment  de fête respecté et célébré par toutes les catégories sociales. C’est une période où les activités de commerce sont importantes. L’affluence est remarquée sur les marchés publics comme dans les grands magasins. Dans les foyers, les familles s’offrent des repas sortis de l’ordinaire. C’est le moment de manger copieusement.

Le dimanche de Pâques, autrefois, les parents sortaient avec leurs enfants. Ils visitaient leurs proches. Ils allaient au cinéma, à la plage, sur les places publiques. Ils assistaient au mas-suiffé. Le soir, ils restaient tard dans les rues sans  craindre le moindre danger. Dans certaines villes comme à Léogâne, ils participaient au défilé de rara. Ils assistaient à des jeux diversifiés. En fait, c’était un vrai régal.

Le pois blanc en sauce, la betterave, le poulet, le riz, la salade, la banane, l’igname, entre autres ont fait salivé les gens des plus âgés aux plus jeunes, les plus fortunés comme les plus démunis. Dans certaines familles, c’est une fête qui mobilise les maigres ressources de plusieurs mois. Dans les campagnes, les pères de famille font des prévisions sur leurs récoltes. Les plus beaux produits de leurs jardins (bananes, ignames) sont destinés à la consommation du vendredi Saint et du dimanche de Pâques, en dépit de leur valeur marchande. Certains enfants ont la chance de manger des morceaux de viande et une quantité de riz à satiété, ne serait-ce que pour une seule journée. La Pâque, c’est le moment pour le rude travailleur d’observer un moment de répit. Ce sont les retrouvailles au sein des familles.

Au niveau du secteur économique, cette période était souvent considérée comme florissante. Les paysans affluaient dans les marchés, les citadins étaient nombreux dans les supermarchés. La monnaie circulait à flot, les produits en quantité. Le pouvoir d’achat de la population était plus ou moins appréciable. Mêmes les périodes tourmentées de l’après-Duvalier, de l’embargo, du départ en 2004 de Jean Bertrand Aristide, n’avaient pas affecté cette fête traditionnelle.

De nos jours, c’est le cœur attristé que l’on voit dans quelles conditions le peuple haïtien est en train de vivre cette période. Le pouvoir d’achat des gens est en chute libre. Le prix des produits de première nécessité grimpent à un niveau exponentiel. Les denrées alimentaires se font rares et les maigres ressources disponibles ne peuvent pas arriver jusqu’à ceux qui en ont besoin. Les loisirs et la vie nocturne n’existent quasiment plus. Pour penser positif, il faut avoir le courage de retourner un peu dans le passé. 

C’est dommage que cette génération ait tout hypothéqué. C’est la dialectique des armes qui donne le ton. Les paysans issus de la province peinent à venir vendre leurs denrées à Port-au-Prince et privent du coup les habitants de la capitale (en majorité de petites bourses) du minimum qu’ils auraient pu se procurer. Les rares produits naturels qui y arrivent ne leur sont pas accessibles à cause de la flambée des prix.

La fête de Pâques pour cette année 2022 est plus qu’un fardeau pour ceux qui ont été contraints de quitter leurs maisons à Martissant, à la Croix-des-Bouquets, à Cité Soleil, à Bel-Air… Pour ceux qui avaient un proche kidnappé et qui se sont endettés sans espoir de pouvoir arriver un jour à tout rembourser. La Pâque, c’est aussi une pensée spéciale pour ceux qui sont gardés en otage par les gangs armés tolérés et alimentés en armes, minutions et moyens financiers par des insouciants de tout acabit. La fête de Pâques, pour de nombreuses personnes, c’est tout une galère  qu’on ne saurait décrire en détails.

On voit qu’en peu de temps la vie s’est dégradée dans le pays, la désolation et l’indignation se retrouvent un peu partout sur les visages. C’est frustrant de constater que circuler librement n’est plus un droit et que la vie humaine n’a aucune valeur aux yeux des dirigeants. Avec des enfants privés d’amour et de loisirs, des adolescents frustrés et sans avenir rassurant, des adultes décapitalisés et des jeunes diplômés essayant de fuir le pays par tous les moyens, que peut-on espérer de positif ?

Daniel SÉVÈRE

Danielsevere1984@gmail.com

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