Le Quotidien News

L'actualité en continue

‘’Kenskòf’’, le pays livré à lui-même; quand l’État abandonne son peuple face à la violence

La nouvelle vague de violences qui a frappé ‘’Kenskòf’’ rappelle une réalité devenue insupportable en Haïti. Des vies sont fauchées, des familles sont brisées et des communautés entières vivent dans la peur. Pendant ce temps, l’État semble perdre progressivement sa capacité à protéger ses citoyens. Depuis plusieurs années, les mêmes scènes se répètent. Des hommes armés imposent leur loi, des populations fuient, des familles pleurent et les autorités promettent d’agir. Puis, quelques jours passent, et le cycle recommence.

À ‘’Kenskòf’’, comme dans plusieurs autres zones du pays, la violence a encore montré son visage le plus brutal. Des personnes ont été tuées en grand nombre dans un contexte où les groupes armés continuent d’étendre leur influence. Derrière les chiffres, il y a pourtant des visages, des parents, des enfants, des travailleurs et des citoyens qui avaient simplement le droit de vivre.

Cette nouvelle tragédie ne devrait pas être considérée comme un événement isolé. Elle s’inscrit dans une crise profonde qui dure depuis des années.

Haïti semble progressivement perdre ses repères.

Un État qui peine à assumer sa première responsabilité

La première responsabilité d’un État est de garantir la sécurité de sa population. Cette responsabilité devient encore plus importante lorsque des citoyens sont attaqués, déplacés ou tués.

Cependant, en Haïti, la population assiste depuis plusieurs années à l’affaiblissement progressif des institutions chargées de la protéger. La police manque de moyens, les institutions judiciaires fonctionnent difficilement et certaines zones du territoire échappent largement au contrôle des autorités.

Le problème ne date pas d’hier. Les gouvernements se succèdent. Les discours changent. Les promesses se renouvellent. Mais pour une grande partie de la population, la réalité reste la même. La peur fait désormais partie du quotidien.

Des familles hésitent à sortir de chez elles. Des commerçants ferment leurs entreprises. Des écoles interrompent leurs activités. Des professionnels quittent certaines zones. Des familles abandonnent leurs maisons pour chercher refuge ailleurs.

Dans ce contexte, une question devient incontournable : combien de temps un pays peut-il fonctionner lorsque ses citoyens ne se sentent plus protégés ?

Un peuple qui ne sait plus vers qui se tourner

Le plus inquiétant dans cette crise reste peut-être le sentiment d’abandon qui gagne la population.

Lorsqu’un citoyen est victime d’un crime, il doit pouvoir compter sur la justice. Lorsqu’une communauté est attaquée, elle doit pouvoir compter sur les forces de sécurité. Lorsqu’une famille perd un proche, elle doit pouvoir attendre une réponse de l’État.

Mais lorsque les institutions deviennent incapables de remplir ces fonctions, le désespoir s’installe.

C’est précisément ce sentiment qui semble gagner du terrain en Haïti. Beaucoup de citoyens ont l’impression qu’il n’existe plus de véritable recours. Ils assistent aux violences, aux déplacements forcés et aux assassinats avec la sensation que personne ne peut réellement arrêter cette machine. Le silence devient alors aussi dangereux que l’inaction.

Car lorsqu’une société commence à considérer les massacres, les assassinats et les déplacements de population comme des événements ordinaires, elle perd progressivement sa capacité à réagir.

Haïti ne peut pas devenir une terre sans réponse

Chaque nouvelle attaque produit une réaction pendant quelques heures ou quelques jours. Des responsables condamnent les violences. Des organisations expriment leur inquiétude. Des citoyens dénoncent la situation sur les réseaux sociaux.

Puis le silence revient.

Durant ce temps, les familles continuent de compter leurs morts.

Cette répétition doit nous interpeller. Une condamnation ne suffit pas. Une déclaration officielle ne suffit pas. Une promesse d’intervention ne suffit pas.

La population attend des résultats.

Elle veut pouvoir circuler sans craindre d’être tuée. Elle veut envoyer ses enfants à l’école sans avoir peur. Elle veut travailler, commercer, étudier et vivre sans devoir calculer constamment les risques.

Ce ne sont pas des privilèges. Ce sont des droits fondamentaux.

Le pays se fragilise chaque jour

La violence ne détruit pas seulement des vies. Elle détruit aussi l’économie, l’éducation, les familles et les perspectives.

Lorsqu’une zone devient dangereuse, les activités économiques diminuent. Les entreprises hésitent à investir. Les travailleurs perdent leurs revenus. Les jeunes abandonnent leurs études ou envisagent de quitter le pays.

À long terme, cette situation crée un cercle dangereux. Moins il y a d’activités économiques, moins il y a d’opportunités. Moins il y a d’opportunités, plus la pauvreté progresse. Et plus la pauvreté et l’exclusion augmentent, plus la société devient vulnérable aux différentes formes de criminalité et de violence.

Le phénomène dépasse donc largement la question sécuritaire.

Il touche l’avenir même du pays.

Le silence des responsables ne peut plus durer

Face à une situation aussi grave, le silence n’est plus acceptable.

Les responsables politiques doivent répondre de leurs décisions et de leurs échecs. Les institutions doivent expliquer ce qu’elles font pour protéger la population. La communauté internationale doit également mesurer les conséquences humaines de son action ou de son absence d’action.

Mais la responsabilité ne doit pas être renvoyée éternellement d’un acteur à l’autre.

Haïti a besoin d’une réponse nationale cohérente, accompagnée d’un soutien international efficace. Le pays a besoin d’institutions capables de fonctionner, d’une police suffisamment équipée, d’une justice opérationnelle et d’une véritable stratégie pour reprendre le contrôle des territoires abandonnés aux groupes armés.

Sans cela, chaque nouvelle tragédie risque de devenir la répétition de la précédente.

Il reste encore quelque chose à sauver

Dire qu’Haïti est en danger ne signifie pas qu’il n’y a plus rien à faire.

Il reste une population qui veut vivre. Il reste des jeunes qui étudient. Il reste des entrepreneurs qui créent. Il reste des enseignants, des médecins, des agriculteurs, des journalistes, des artistes et des travailleurs qui continuent d’avancer malgré les difficultés. Mais leur courage ne peut pas remplacer l’État.

Une population ne peut pas être éternellement appelée à survivre alors qu’elle devrait pouvoir vivre.

L’événement de ‘’Kenskòf » doit donc être considéré comme un signal d’alarme. Il doit pousser les autorités à regarder la réalité en face. Chaque vie perdue représente un échec collectif. Chaque famille déplacée représente une nouvelle blessure pour le pays.

Chaque territoire abandonné représente un recul supplémentaire de l’État. Haïti n’a pas besoin d’un nouveau discours. Haïti a besoin d’actions.Le temps où la population devait simplement attendre, espérer et survivre ne peut pas devenir la nouvelle normalité.

Aujourd’hui, le pays est livré à lui-même. Mais il ne doit pas le rester.

Olry Dubois

Olrysubois@gmail.com

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *