À quelques jours de la rentrée scolaire prévue le 7 septembre, de nombreuses familles haïtiennes se retrouvent face à une équation difficile : comment financer les frais de scolarité, les uniformes, les fournitures et le transport dans un contexte économique marqué par la hausse du coût de la vie et l’insécurité ? L’aide annoncée par le FAES constitue un soutien attendu par des milliers de parents, mais son ampleur soulève aussi une question importante : est-elle suffisante face à l’immensité des besoins ?
La rentrée scolaire représente chaque année une période de fortes dépenses pour les familles haïtiennes. Cette année encore, les parents doivent trouver les moyens de payer les frais d’inscription ou de scolarité, acheter des cahiers, des livres, des chaussures, des uniformes et parfois financer le transport quotidien de leurs enfants.
Pour les familles disposant de revenus réguliers, ces dépenses peuvent déjà représenter un effort considérable. Pour celles qui vivent de petits commerces, de travaux journaliers ou d’activités informelles, la situation est encore plus difficile. Dans plusieurs foyers, les revenus ne permettent pas de couvrir simultanément les besoins alimentaires, le logement, la santé et l’éducation.
Le contexte économique accentue cette pression. Selon la Banque mondiale, l’économie haïtienne s’est contractée de 2,7 % en 2025 et l’inflation moyenne a atteint 28,3 %. Les prix des produits alimentaires et du logement ont particulièrement pesé sur les ménages les plus pauvres, indique la Banque mondiale.
C’est dans ce contexte que le ministère de l’Éducation nationale et de la Formation professionnelle (MENFP) et le Fonds d’Assistance Économique et Sociale (FAES) ont annoncé une nouvelle mesure d’accompagnement.
Le 18 août 2026, le ministre de l’Éducation nationale, Vijonet Déméro, et le directeur général du FAES, Kesner Romilus, ont signé un protocole d’accord prévoyant une enveloppe de 2,5 milliards de gourdes. Cette somme doit permettre d’accorder une aide de 15 000 gourdes à environ 140 000 parents vulnérables. Les transferts doivent être effectués par paiement mobile à travers NatCash et MonCash.
Cette initiative mérite d’être saluée. Pour une famille qui peine à réunir les ressources nécessaires, 15 000 gourdes peuvent permettre d’acheter une partie des fournitures scolaires, de payer certains frais ou de compléter un budget qui reste insuffisant.
Mais cette aide doit aussi être analysée à la lumière de l’ampleur de la population haïtienne et des besoins sociaux du pays.
Le nombre prévu de bénéficiaires en 2026 est inférieur à celui enregistré lors des précédentes opérations. Dans son bilan annuel, le FAES indique que plus de 156 000 parents d’écoliers avaient été touchés par les transferts destinés à préparer la rentrée scolaire précédente. Plus de 2,5 milliards de gourdes avaient alors été mobilisés pour ces opérations.
En 2026, le programme prévoit environ 140 000 bénéficiaires. Cela représente approximativement 16 000 parents de moins que les plus de 156 000 parents touchés lors de l’opération précédente, soit une diminution d’environ 10 %. Si l’on compare plutôt avec l’objectif de 200 000 bénéficiaires annoncé pour le programme d’accompagnement de 2025, l’écart atteint 60 000 personnes, soit environ 30 %, selon le ministère de la communication.
Cette évolution mérite une réflexion. Dans un pays où les besoins sociaux restent très importants, réduire le nombre de bénéficiaires peut laisser de nombreuses familles vulnérables en dehors du dispositif.
Il faut toutefois éviter de présenter cette aide comme une solution globale au problème de la rentrée scolaire. Le coût réel de la scolarisation dépasse largement 15 000 gourdes. Pour certaines familles, cette somme ne couvre même pas l’ensemble des fournitures nécessaires à un seul enfant.
La question devient encore plus complexe lorsque plusieurs enfants d’une même famille doivent reprendre le chemin de l’école. Une famille ayant trois enfants scolarisés doit faire face à des dépenses multiples. Les frais d’uniformes, de chaussures, de fournitures, de transport et de scolarité peuvent rapidement dépasser les capacités financières du ménage.
À cette réalité s’ajoute le rôle de la diaspora haïtienne.
Depuis plusieurs années, les transferts d’argent envoyés par les Haïtiens vivant à l’étranger constituent une source essentielle de revenus pour de nombreuses familles. La diaspora intervient souvent pour payer les frais scolaires des enfants, financer les soins médicaux, acheter de la nourriture ou aider à construire et à louer des logements.
Cependant, cette solidarité connaît elle aussi de nouvelles contraintes.
Le Fonds monétaire international souligne que les transferts de fonds vers Haïti restent importants, mais qu’ils sont exposés à l’évolution des politiques migratoires dans les pays d’accueil. Les États-Unis représentent notamment une source majeure de transferts vers Haïti, avec plus de 2,2 milliards de dollars annuels depuis 2020 selon le FMI.
Les changements dans les politiques migratoires américaines, les incertitudes liées au statut des Haïtiens aux États-Unis et les nouvelles contraintes appliquées aux transferts peuvent donc avoir des conséquences indirectes sur les familles restées en Haïti.
Le paradoxe est évident. Alors que les familles haïtiennes ont davantage besoin de l’aide de leurs proches vivant à l’étranger, ces derniers doivent eux-mêmes composer avec une situation devenue plus incertaine.
La diaspora continue pourtant de jouer un rôle majeur. Les données disponibles montrent même que les transferts sont restés solides malgré les difficultés. Le FMI indique que les envois de fonds ont contribué à soutenir l’économie haïtienne face aux chocs récents.
La rentrée scolaire 2026 se retrouve donc au croisement de plusieurs réalités : une économie fragile, un coût de la vie élevé, une insécurité qui perturbe les activités économiques, des familles aux revenus limités et une diaspora appelée à soutenir davantage ses proches.
L’aide du FAES constitue une réponse sociale importante. Elle permet à l’État d’apporter un soutien direct à des parents qui en ont besoin. Mais l’ampleur de la crise exige une réflexion plus large sur le financement de l’éducation.
L’enjeu ne devrait pas être uniquement de permettre aux enfants de reprendre les cours pendant quelques semaines. Il faut aussi créer les conditions permettant aux familles de maintenir leurs enfants à l’école tout au long de l’année.
Une rentrée scolaire réussie ne se mesure donc pas seulement au nombre d’enfants présents dans les salles de classe le premier jour. Elle se mesure aussi à la capacité des familles à payer les frais scolaires dans la durée, à la disponibilité des fournitures, à la sécurité sur les routes et autour des établissements, ainsi qu’à la capacité de l’État à protéger les ménages les plus vulnérables.
À quelques jours de la rentrée, les 140 000 parents ciblés par le programme FAES attendent donc cette aide avec beaucoup d’espoir. Pour eux, 15 000 gourdes peuvent faire une différence réelle.
Mais derrière ces 140 000 bénéficiaires se trouvent des centaines de milliers d’autres familles qui doivent elles aussi préparer leurs enfants pour l’école. Leur situation rappelle une réalité simple : dans l’Haïti actuelle, envoyer un enfant à l’école est devenu pour beaucoup de parents un véritable effort financier.
L’aide publique peut alléger cette charge. La solidarité de la diaspora peut également jouer un rôle. Mais pour garantir durablement l’accès à l’éducation, il faudra aller plus loin et renforcer les mécanismes de protection sociale, soutenir les revenus des familles et investir davantage dans une éducation accessible.
Car derrière chaque sac d’école, chaque uniforme et chaque cahier acheté se trouve une famille qui fait un choix difficile pour permettre à son enfant de poursuivre ses études.
Olry Dubois
