Depuis le 29 février 2024, date de son assaut, de son occupation et de son pillage par des groupes armés opérant dans le centre-ville de Port-au-Prince, l’Hôpital de l’Université d’État d’Haïti (HUEH) a cessé de fonctionner normalement.
La fermeture de l’Hôpital Général ne représente pas simplement la mise à l’arrêt d’un établissement de santé. Elle a désorganisé une partie essentielle du système hospitalier public haïtien.
L’HUEH constituait l’un des principaux centres hospitaliers universitaires publics du pays. Son identité reposait sur trois missions indissociables :
1. Offrir des soins spécialisés et tertiaires à une population largement défavorisée.
2. Assurer la formation clinique des étudiants de la Faculté de Médecine et de Pharmacie de l’Université d’État d’Haïti, notamment les externes et les internes, ainsi que celle des étudiants de l’École Nationale des Infirmières de Port-au-Prince et de l’Institut de Formation des Sages-Femmes.
3. Assurer la formation médicale spécialisée et des recherches à travers ses programmes de résidence hospitalière.
Sa disparition fonctionnelle a donc créé un vide qui dépasse largement la question des murs, des lits ou des équipements.
Plus de deux ans après sa fermeture, une question relève d’une grande nécessité: pourquoi l’État haïtien n’a-t-il toujours pas réussi à proposer une solution durable et concrète permettant de restaurer les missions hospitalières et universitaires de l’HUEH ?
Au fil des mois, le dossier s’ inscrit dans une succession d’annonces, de réunions, de visites de sites, de promesses et de nouvelles échéances.
Entre les changements de ministres, les changements de direction, les projets de relocalisation successifs et les mobilisations répétées des étudiants, une constante persiste : l’absence de notre Hôpital Général pleinement opérationnel.
Cette situation impose donc un diagnostic qui dépasse le simple constat d’échec. Il faut examiner les responsabilités institutionnelles, les décisions prises, les décisions non prises et surtout l’écart entre les annonces publiques et les résultats concrets.
Une crise qui dure, mais dont la réponse reste fragmentée
Après l’attaque de février 2024, la nécessité de trouver une solution alternative à l’HUEH est rapidement devenue évidente.
La question était pourtant complexe.
Relocaliser un hôpital universitaire ne consiste pas simplement à trouver un bâtiment disponible. Il faut garantir une capacité d’accueil suffisante, des services médicaux fonctionnels, des blocs opératoires, des unités de soins, des urgences, des équipements, des ressources humaines et des conditions minimales de sécurité.
Il faut également préserver sa mission universitaire.
Un établissement destiné uniquement à recevoir des patients ne peut pas automatiquement remplacer un hôpital universitaire.
L’HUEH doit permettre aux étudiants d’apprendre, aux internes de pratiquer, aux résidents de se spécialiser, aux enseignants d’assurer leur mission académique et aux équipes de développer la recherche clinique. C’est précisément cette dimension qui semble avoir été insuffisamment prise en compte dans certaines propositions de relocalisation.
Depuis 2025, plusieurs sites ont été évoqués ou visités. Néanmoins, la question fondamentale reste sans réponse : quel site peut réellement accueillir les principales missions de l’HUEH et dans quel délai ?
Le problème n’est donc plus simplement de trouver un espace. Il s’agit désormais de construire une décision institutionnelle complète, assortie de ressources, d’un calendrier et d’une responsabilité clairement établie.
Le passage du Dr Georges Fils Brignol au MSPP : une séquence à examiner
La situation du Dr Georges Fils Brignol mérite une attention particulière. Médecin et ancien étudiant de la Faculté de Médecine et de Pharmacie de l’Université d’État d’Haïti, il a occupé le poste de ministre de la Santé publique pendant environ cinq mois en 2024. Son passage au MSPP intervenait dans une période où la fermeture de l’Hôpital Général était déjà devenue l’une des crises majeures du système de santé.
Cette situation donnait au ministre une responsabilité importante. Il connaissait le milieu médical haïtien. Il connaissait la situation de la FMP. Il connaissait, en principe, l’importance de l’Hôpital Général dans la formation médicale et dans l’organisation des soins.
Pourtant, au terme de son passage au ministère, aucune relocalisation opérationnelle de l’HUEH n’avait été réalisée et aucune décision définitive n’avait permis de restaurer ses fonctions hospitalo-universitaires.
Il serait toutefois injuste de lui attribuer personnellement l’ensemble de l’échec. La crise sécuritaire, les contraintes budgétaires, les décisions gouvernementales et les capacités limitées de l’administration ont nécessairement joué un rôle.
Une interrogation demeure néanmoins légitime : pourquoi la relocalisation de l’HUEH n’a-t-elle pas constitué une priorité suffisamment forte pour aboutir à un résultat concret pendant cette période ?
Cette question devient encore plus pertinente lorsqu’on considère la durée de la fermeture. Un ministre issu de la FMP, placé à la tête du ministère de la Santé publique, disposait d’une compréhension particulière de la dimension hospitalo-universitaire du problème. Le dossier méritait donc davantage qu’une simple gestion administrative. Il nécessitait une stratégie politique claire, un calendrier, un financement identifiable et des objectifs mesurables.
Le cas du Dr Bléma : quand l’initiative se heurte à la réalité sécuritaire
Le passage du Dr Duckenson Lorthe Bléma au MSPP constitue une autre séquence importante.
Après sa nomination au poste de ministre de la Santé publique en novembre 2024, le Dr Bléma a affiché sa volonté de relancer certains établissements sanitaires, dont la Maternité Isaïe Jeanty, à Chancerelles.
La question de l’Hôpital Général s’est rapidement retrouvée au centre de cette dynamique.
Une tentative de réouverture de l’HUEH avait notamment été annoncée pour le 24 décembre 2024. L’opération s’est toutefois transformée en tragédie. Une attaque armée a visé les personnes présentes autour de l’hôpital. Deux journalistes et un policier ont perdu la vie. Plusieurs personnes ont également été blessées.
Quelques jours plus tard, le ministre Bléma a été révoqué. Il serait juridiquement et politiquement imprudent d’affirmer que sa révocation était exclusivement liée à sa tentative de réouverture de l’HUEH. Les raisons officielles de cette décision et le contexte politique doivent être pris en considération.
La chronologie interpelle néanmoins.
Celui qui avait tenté de transformer une annonce en action concrète s’est retrouvé écarté après l’échec dramatique de cette opération.
Cette séquence soulève une question plus profonde : dans un système institutionnel marqué par l’insécurité, l’initiative comporte-t-elle désormais davantage de risques politiques que l’inaction ? Si tel était le cas, le problème deviendrait structurel.
L’administration pourrait alors être tentée de privilégier les réunions et les annonces plutôt que les décisions susceptibles de produire des résultats, notamment lorsque ces décisions exposent les responsables à des risques politiques et sécuritaires. À cette difficulté institutionnelle s’est ajouté un élément particulièrement inhabituel : l’intérim du MSPP a été assuré par le ministre de la Justice et de la Sécurité publique de l’époque.
La nomination du Dr Sinal Bertrand
Le 24 janvier 2025, après le départ du Dr Bléma, le Dr Sinal Bertrand a été nommé titulaire du MSPP. En l’espace d’une année, trois ministres se sont ainsi succédé à la tête du ministère de la Santé publique, sans compter la période d’intérim assurée par Me Pélissier.
Cette instabilité administrative constitue un élément important dans l’analyse du dossier.
La relocalisation d’un hôpital universitaire exige une continuité institutionnelle. Lorsque les responsables changent fréquemment, les priorités peuvent être réévaluées, les décisions retardées et les projets interrompus ou reformulés.
Il ne s’agit pas d’affirmer que chaque changement de ministre explique à lui seul l’absence de relocalisation. Il faut plutôt considérer cette succession comme l’un des facteurs susceptibles d’affecter la continuité du processus décisionnel.
La démission du Dr Prince Sonson Pierre : un signal qui mérite d’être expliqué
La démission de l’ancien directeur de l’HUEH, Dr Prince Sonson Pierre, constitue un autre élément important du dossier. Nommé directeur exécutif de l’HUEH en décembre 2024, son départ intervient alors que l’Hôpital Général reste fermé et que sa relocalisation n’a toujours pas abouti à une solution définitive. Il serait imprudent d’alléguer que le Dr Prince Sonson Pierre a quitté son poste exclusivement parce qu’il avait constaté l’absence de progrès dans le dossier de la relocalisation.
Une telle affirmation nécessiterait une déclaration explicite de l’intéressé.
Cependant, le contexte de sa démission mérite d’être interrogé. Lorsqu’un directeur quitte la direction d’une institution hospitalière majeure alors que cette institution demeure paralysée depuis une longue période, il est légitime de demander ce qui a motivé son départ.
Était-il en désaccord avec les orientations retenues?
Estimait-il que les conditions nécessaires à la réouverture ne fussent pas réunies ?
Avait-il constaté des difficultés suffisamment importantes pour rendre sa mission difficilement réalisable ?
Ces questions méritent des réponses. Le silence autour de certains changements de responsables peut contribuer à alimenter la perception d’une gestion institutionnelle sans mécanisme suffisamment clair de reddition de comptes.
La nomination du Dr Lunick Santiague
En février 2026, le Dr Lunick Santiague a été nommé nouveau directeur exécutif de l’HUEH pour remplacer le Dr Prince Sonson Pierre.
Il faut noter qu’il a trouvé une situation profondément marquée par la fermeture de l’hôpital depuis 2024. Un changement de direction pouvait légitimement être interprété comme l’ouverture d’une nouvelle étape. Mais une nouvelle direction ne peut produire des résultats que si elle dispose d’un mandat clair, de ressources suffisantes et d’un soutien institutionnel réel.
Le nouveau directeur a effectué des visites dans différents espaces susceptibles d’accueillir certaines activités de l’hôpital. Une visite a notamment été réalisée dans l’espace situé à la rue Camille Léon. Une autre a été effectuée dans les locaux de l’Espace communauté haïtienne.
Ces démarches montrent qu’une réflexion existe. Mais elles ne répondent pas encore à la question essentielle : quand l’HUEH pourra-t-il reprendre ses activités hospitalo-universitaires ?
Une visite de site constitue une étape préparatoire. Elle ne constitue pas une relocalisation. Une réunion ne constitue pas une relocalisation. Une annonce ne constitue pas une relocalisation. La relocalisation devient réelle lorsque les infrastructures sont disponibles, équipées, sécurisées, dotées du personnel nécessaire et capables d’accueillir effectivement les patients et les apprenants. C’est précisément cette distinction qui doit guider l’évaluation de l’action publique.
Mars 2026 : les étudiants prennent la rue
Face à l’absence de résultats concrets, les étudiants de la FMP/UEH ont progressivement renforcé leur mobilisation. En mars 2026, ils ont organisé une grande marche pour réclamer la relocalisation de l’HUEH et la reprise des activités hospitalo-universitaires.
Cette mobilisation doit être replacée dans son contexte. Pour les étudiants, la fermeture de l’Hôpital Général n’est pas une question abstraite.
Elle touche directement leur formation.
Un étudiant en médecine ne peut pas remplacer l’exposition clinique par des discours administratifs. Un interne ne peut pas développer ses compétences hospitalières sans patients, sans services fonctionnels et sans encadrement clinique adéquat. Un résident ne peut pas assurer une formation spécialisée complète dans un système où les structures hospitalières sont fragmentées. La mobilisation étudiante constitue donc également une réaction à une crise pédagogique.
Elle traduit le sentiment d’une génération d’étudiants qui voit sa formation compromise par l’incapacité des institutions concernées à restaurer une infrastructure hospitalo-universitaire essentielle.
Quand la mobilisation étudiante devient un mécanisme de remise à l’agenda
Un élément particulièrement préoccupant apparaît dans la chronologie des événements : le dossier de l’HUEH semble retrouver une visibilité accrue lorsque les étudiants annoncent une mobilisation ou occupent l’espace public. Lorsque les étudiants restent silencieux, le dossier paraît perdre de sa visibilité. Lorsqu’ils annoncent une manifestation, les autorités réagissent et la question de la relocalisation revient dans l’espace public.
Ce phénomène s’est reproduit à plusieurs reprises.
Les mobilisations étudiantes ont donc progressivement acquis une fonction supplémentaire : rappeler régulièrement au pouvoir exécutif que la question de l’Hôpital Général n’a pas disparu.
Cette situation révèle une faiblesse institutionnelle.
Dans un État fonctionnel, un dossier aussi stratégique devrait avancer selon un calendrier administratif et politique indépendant de la pression exercée dans la rue.
La mobilisation sociale ne devrait pas être la condition permettant de maintenir le dossier à l’ordre du jour. Or, c’est précisément l’impression que produit la succession des événements :
Annonce → Attente → Silence → Mobilisation → Réaction gouvernementale → Nouvelle annonce → Retour à l’attente.
Ce cycle doit être rompu.
La question n’est donc pas de légitimer la mobilisation étudiante. Elle est de comprendre pourquoi la pression sociale semble parfois nécessaire pour maintenir un dossier aussi stratégique dans les priorités institutionnelles.
La prise de position du ministre de la Santé : une question de gouvernance
La relation entre les mobilisations étudiantes et les réactions du titulaire actuel du ministère de la Santé publique mérite également d’être examinée. À plusieurs reprises, lorsque la tension montait et que les étudiants annonçaient leur intention de descendre dans les rues, la question de la relocalisation revenait au premier plan. Cette situation peut donner l’impression que la pression populaire constitue de temps en temps un mécanisme important permettant d’obtenir une réaction gouvernementale.
Le problème est alors déplacé.
Au lieu de demander : « Quand l’HUEH sera-t-il relocalisé ? », l’action publique semble répondre à une autre préoccupation : « Comment éviter une nouvelle mobilisation ? »
Cette différence est fondamentale.
La première question relève de la politique publique. La seconde relève de la gestion de crise. Or, l’HUEH nécessite une politique publique.
La prise de position du ministre de la Santé dans ce contexte doit donc être analysée avec prudence, sans lui attribuer automatiquement une motivation particulière.
La résidence hospitalière sacrifiée par la fermeture de l’HUEH
La fermeture prolongée de l’Hôpital de l’Université d’État d’Haïti a également provoqué des conséquences majeures sur le système de formation médicale spécialisée. Le concours de résidence hospitalière, qui devrait normalement être organisé chaque année, n’a pas pu suivre son cycle régulier. L’absence de l’HUEH a notamment entraîné la disparition d’environ 60 postes de résidence qui auraient convenablement pu être ouverts dans les différentes spécialités. Cette situation a placé les responsables de la Faculté de Médecine et de Pharmacie de l’UEH face à un choix particulièrement difficile.
En 2024, des médecins avaient été admis en résidence à l’HUEH dans différents services. Cependant, en raison de la fermeture persistante de l’hôpital, ces résidents n’ont pas pu intégrer normalement les services auxquels ils avaient été affectés. Pour éviter de les laisser sans formation, ils ont dû être transférés vers des places disponibles dans d’autres établissements, notamment à l’Hôpital Universitaire de la Paix, à l’Hôpital Universitaire Justinien et à la Maternité Isaïe Jeanty.
Cette situation a contraint les dirigeants de la FMP/UEH à prendre, pour l’année 2025, une décision qui allait à l’encontre du fonctionnement normal du programme de résidence : ne pas organiser le concours d’admission en résidence.
Cette décision peut être comprise dans son contexte.
Il était difficile de recruter une nouvelle promotion alors que la promotion précédente n’avait toujours pas pu intégrer normalement les services auxquels elle avait été affectée.
Mais cette décision a créé une nouvelle difficulté académique.
Une promotion entière de jeunes médecins s’est retrouvée privée de la possibilité de participer au concours et, par conséquent, de poursuivre son projet de spécialisation médicale selon le calendrier habituel.
Le problème dépasse donc largement la seule fermeture d’un hôpital.
Chaque année sans concours représente une interruption dans le parcours de formation de spécialistes. Chaque poste non ouvert représente une occasion manquée de renforcer les ressources humaines spécialisées du système de santé haïtien.
La crise de l’HUEH produit ainsi un effet en cascade : un hôpital fermé, des services interrompus, des résidents déplacés, des postes non ouverts et une génération de candidats obligée d’attendre.
Cette situation pose une question fondamentale aux autorités : combien de temps encore le système de formation médicale peut-il supporter les conséquences de l’absence de l’Hôpital Général?
Car derrière les chiffres se trouvent des parcours individuels. Des médecins qui avaient planifié leur spécialisation. Des candidats qui attendaient leur concours. Des services qui ont besoin de spécialistes. Et, à terme, une population qui aura besoin de ces médecins.
La relocalisation de l’HUEH n’est donc pas uniquement une question de réouverture hospitalière.
Elle est devenue une urgence académique et sanitaire. Tant que l’Hôpital Général ne retrouvera pas ses fonctions hospitalo-universitaires, c’est toute la chaîne de formation médicale spécialisée qui restera fragilisée.
Le problème du statu quo
Le statu quo ne signifie pas nécessairement que rien ne se passe.
C’est même l’un des aspects les plus difficiles à détecter dans cette crise.
Il y a des réunions. Il y a des visites. Il y a des annonces. Il y a des discussions.
Il y a des changements de responsables. Il y a des propositions. Mais l’indicateur principal reste inchangé.
L’Hôpital Général n’a toujours pas retrouvé une capacité opérationnelle correspondant à sa mission hospitalo-universitaire.
C’est là que se situe le véritable problème.
Les initiatives administratives existent, mais leur traduction en résultats opérationnels demeure limitée.
Cette situation peut être qualifiée de <statu quo actif >.
L’administration n’est pas totalement immobile. Elle agit, consulte, planifie et propose. Mais elle ne produit pas encore la transformation attendue. Une relocalisation ne se résume pas à un bâtiment. Réduire la relocalisation de l’HUEH à la recherche d’un bâtiment serait une erreur stratégique. Un véritable projet de relocalisation doit répondre à plusieurs questions :
Quel site? Quelle capacité d’hospitalisation ? Quels services ? Quel bloc opératoire ? Quels équipements? Quel personnel ? Quel financement ? Quelle sécurité ? Quelle gouvernance ? Quel espace pour les étudiants ? Quel espace pour les internes ? Quel espace pour les résidents ? Quel calendrier? Quels indicateurs de suivi ?
Sans réponse à ces questions, le terme « relocalisation » reste incomplet.
Il faut également déterminer si l’objectif est de reconstruire l’HUEH comme institution hospitalo-universitaire ou simplement de transférer certains services de soins vers un autre bâtiment.
Ces deux objectifs ne sont pas équivalents.
Une solution temporaire peut permettre de maintenir certains services. Elle ne remplace pas nécessairement une infrastructure capable d’assurer l’ensemble des missions hospitalières, universitaires et scientifiques de l’institution.
L’HUEH est aussi bien une infrastructure académique
Le débat public tend parfois à réduire l’Hôpital Général à sa fonction de soins.
Cette approche est insuffisante. L’HUEH constitue une composante essentielle de l’écosystème de formation médicale du pays. Sa fermeture affecte directement la FMP.
Elle affecte les étudiants. Elle affecte les internes. Elle affecte les résidents. Elle affecte les enseignants. Elle affecte la recherche clinique. Elle affecte la formation continue.
En conséquence, toute politique de relocalisation doit être conçue conjointement avec les institutions universitaires concernées.
La question ne peut pas être abandonnée au seul MSPP.
L’UEH, la FMP, les responsables hospitaliers et les professionnels de santé (médecins chefs de service, médecins de service, infirmiers(ères) et le personnel) doivent participer à la définition du modèle final.
Une relocalisation décidée sans la communauté universitaire risquerait de reproduire le problème sous une autre forme.
Le véritable « cache-cache » institutionnel
Le terme « cache-cache » utilisé dans le titre ne doit pas être compris comme une accusation selon laquelle l’État ne ferait absolument rien.
Le problème est plus subtil.
L’État reconnaît la nécessité d’une relocalisation. Il recherche des sites. Il organise des rencontres. Il effectue des visites. Il fait des annonces.
Mais lorsque vient le moment de présenter un résultat concret, le calendrier semble reculer. C’est cet écart entre l’annonce et l’exécution qui alimente le sentiment de < cache-cache > institutionnel.
Le dossier reste visible sans véritablement aboutir.
Il circule entre les bureaux, les ministères, les directions et les sites proposés.
Pendant ce temps, les étudiants continuent leur formation dans des conditions difficiles et les patients continuent de subir les conséquences de l’absence de ce grand hôpital public universitaire pleinement fonctionnel.
Les effets institutionnels du statu quo
La question n’est pas nécessairement de savoir si un groupe organisé aurait intérêt à empêcher la réouverture de l’HUEH. Elle oblige plutôt à examiner les effets institutionnels de l’inaction ou des retards. Tant qu’aucune décision définitive n’est prise, la responsabilité du projet reste répartie entre plusieurs acteurs. Le ministère peut évoquer les contraintes sécuritaires.
La direction peut évoquer les infrastructures. L’université peut évoquer le financement. Les autorités politiques peuvent évoquer les contraintes budgétaires. Les responsables sécuritaires peuvent évoquer l’insécurité. Chacun de ces facteurs peut être réel.
Mais leur accumulation peut rendre difficile l’identification d’une responsabilité institutionnelle clairement établie. Cette fragmentation de la responsabilité constitue l’un des principaux obstacles à la résolution de la crise.
Le véritable enjeu est donc de déterminer quelle institution ou quelle structure de coordination dispose de l’autorité nécessaire pour prendre la décision finale, mobiliser les ressources et assurer le suivi de son exécution.
Ce que l’État doit maintenant faire
La question n’est plus de savoir si l’HUEH doit être relocalisé.
La nécessité d’une solution est établie. La priorité doit désormais être de définir et de rendre public un plan opérationnel.
Ce plan devrait notamment préciser :
Le site officiellement retenu. Le coût total du projet. La source de financement. Les travaux nécessaires. Les services hospitaliers qui seront disponibles. Le nombre de lits prévu. Le calendrier de mise en fonctionnement. Les mesures de sécurité. Le personnel affecté. Les conditions de formation des étudiants, des internes et des résidents. Les mécanismes de gouvernance, et surtout les indicateurs permettant au public de suivre l’avancement du projet. Il faut également publier régulièrement l’état d’avancement du projet.
L’absence d’information nourrit l’incertitude.
La transparence permettrait au contraire de distinguer les difficultés réelles des retards administratifs. Un calendrier public permettrait aussi d’évaluer objectivement les progrès accomplis et d’identifier rapidement les obstacles nécessitant une intervention.
Conclusion
Sortir du cycle des annonces
Plus de deux ans après la fermeture de l’Hôpital Général, la question n’est plus de savoir si l’État est conscient du problème. Oui, il l’est.
La grande question est de savoir pourquoi cette conscience n’a toujours pas produit une solution opérationnelle à la hauteur de l’importance de l’institution.
Le parcours des différents responsables, les changements ministériels, la tentative de réouverture sous le Dr Bléma, la nomination du Dr Sinal Bertrand, la nomination et le départ du Dr Prince Sonson Pierre, l’arrivée du Dr Lunick Santiague, les différentes visites de sites et les mobilisations répétées des étudiants montrent une succession d’initiatives qui n’a pas encore permis de rompre avec le statu quo.
L’HUEH ne peut pas rester prisonnier d’un cycle administratif fait de réunions, d’annonces et de nouvelles échéances.
Une visite de site constitue une étape préparatoire.
Une réunion constitue une étape de travail.
Une annonce constitue un engagement public.
Mais une relocalisation exige davantage : une décision, un financement, une infrastructure, des équipements, des ressources humaines, une gouvernance, des conditions de sécurité et un calendrier d’exécution.
L’État doit donc passer de la gestion du dossier à la résolution du problème.
Les étudiants de la FMP ne demandent pas simplement un bâtiment. Ils demandent la restauration d’un outil essentiel à leur formation. Les patients ne demandent pas juste une adresse. Ils demandent l’accès à des soins hospitaliers publics de niveau tertiaire. Les professionnels de santé ne demandent pas uniquement une nouvelle structure. Ils demandent la restauration d’un espace permettant de soigner, d’enseigner, de former et de faire progresser la médecine en Haïti.
La question centrale n’est désormais plus celle de la nécessité d’une relocalisation.
Elle est celle de la capacité de l’État à transformer ses annonces successives en une décision opérationnelle, financée, sécurisée et assortie d’un calendrier public.
Tant que cette transformation ne sera pas réalisée, le « cache-cache » institutionnel risque de se poursuivre et le statu quo restera, de fait, la réalité la plus visible.
Walky TIJIN, Médecin
