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L’avènement d’une créolophonie institutionnelle en Haïti, est-ce possible ?

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Depuis plusieurs années, l’enseignement en Haïti se fait exclusivement en français.  Les manuels éducatifs, les ouvrages de réflexions scientifiques et littéraires sont majoritairement rédigés en langue française. Les cours et les exposés magistraux se font le plus souvent en français. Depuis la création de l’Académie du Créole Haïtien, en 2014, beaucoup de gens ont soulevé la question : À quand l’avènement d’une créolophonie institutionnelle et l’instauration du créole dans le système éducatif haïtien ?

La langue a un pouvoir symbolique. Plus qu’un moyen de communication, elle constitue un élément essentiel dans la culture d’un peuple et unifie l’État et les membres d’une nation. Outre sa valeur culturelle, sociale et politique, elle joue un rôle majeur dans la structuration de la pensée et de la perception d’un individu. Elle est un facteur essentiel de son identité. Par ailleurs, dès les premiers jours à l’école, les écoliers haïtiens apprennent à lire et à compter en français. De la maternelle au niveau supérieur, l’enseignement haïtien se fait dans la langue de Voltaire. Pourtant, le premier contact de la plupart des Haïtiens, dans une dimension psycho-sociale, avec la vie, l’environnement, et les autres  se fait en créole.

« La langue dans laquelle l’enseignement est prodigué joue un rôle essentiel dans l’apprentissage. En effet la langue est le premier outil qui permet à l’enfant de traduire véritablement le sens du monde et de faciliter la compréhension, par l’enfant de l’essence de son environnement », soutient Mohao Métivier, éducatrice depuis 20 ans. La scolarisation immédiate des enfants dans une langue autre que leur langue maternelle, qu’ils maîtrisent mal, a de forte chance de compromettre leur réussite scolaire, a fait remarquer l’éducatrice. « Par ailleurs, le choix du français comme langue exclusive d’enseignement ne semble pas plus judicieux pour Haïti ; considérant notre position géographique, nos relations politiques, commerciales, culturelles et historiques avec les pays hispanophones et anglophones qui nous entourent », ajoute Mme Métivier.

Selon l’éducatrice, mettre en place un système éducatif fondé sur la langue maternelle augmenterait considérablement les chances de réussite. L’idée ne serait pas non plus de fonder une éducation exclusivement en créole mais plutôt de développer chez les apprenants une compétence plurilingue. «Lier cet apprentissage basé sur le créole à la science et la technologie serait la base du succès à long terme et serait favorable à la société haïtienne à tous les niveaux. Cela développerait davantage les aptitudes des apprenants », conclut Mohao Métivier.

L’enseignement en français, selon certains,  est à la base de ce handicap du système éducatif haïtien et des nombreux cas d’échec scolaire. L’utilisation exclusive du français limite les apprenants et diminue leurs capacités de compréhension, soutient Naika Petit, étudiante à l’Université Notre-Dame d’Haïti. Paradoxalement, elle souligne que l’apprentissage de la langue française confère quelques avantages, surtout en termes d’ouverture et de communication. Cependant, en tant qu’étudiante, elle avance que le système éducatif haïtien doit être repensé au profit des Haïtiens.

On sait que la majeure partie de la population haïtienne est unilingue, elle ne s’exprime qu’en créole. Les francophones haïtiens, dit-on, constituent la catégorie des personnes instruites. Il est important de souligner que la plupart des travaux de recherche, que ce soit dans les domaines scientifique, technologique  et littéraire sont rédigés en français. Ce qui explique la difficulté de l’émergence du créole dans ces domaines. Bien que, depuis quelques temps déjà, beaucoup d’auteurs s’investissent dans la production d’ouvrages en créole. Cependant, les stigmatisations qui existent encore à l’égard de la langue créole ralentissent le processus d’émergence de cette dernière.

« Pour intégrer la langue créole dans le système éducatif haïtien, il faut d’abord la ‘’didactiser’’, c’est-à-dire, la rendre assimilable apte à être utilisée comme langue d’enseignement pour toutes les matières », déclare Jean Guilbert Belus, licencié en Linguistique Théorique et Descriptive à la Faculté de Linguistique Appliquée (FLA) de l’Université d’État d’Haïti (UEH). « Cependant, la langue créole connaît des jours florissants surtout dans le domaine de l’écrit, longtemps étiquetée de langue à tradition orale, aujourd’hui cette perception change. Des romans, des recueils de poésie    et des travaux scientifiques voient le jour, c’est très bénéfique pour la langue », relate celui qui est aussi bibliothécaire.

« Le créole est une langue vivante et bien portante. La production littéraire et scientifique contribue à son émergence. Pour perpétuer sa tradition écrite et l’instaurer complètement dans le système éducatif haïtien, créateurs et chercheurs doivent continuer d’utiliser la langue créole, dans le domaine scientifique et littéraire afin de rendre disponibles les expressions et les concepts pour exprimer diverses réalités », conclut le linguiste.

À l’heure actuelle, les progrès de la langue créole sont très prometteurs. Peu à peu, de nouveaux mots et expressions prennent naissance. Des ouvrages de tous types voient le jour. Toutefois, peu d’efforts sont consentis pour intégrer et faire un usage valable de la langue créole dans le système éducatif haïtien.

Leyla Bath-Schéba Pierre Louis

pleyla78@gmail.com

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