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La mémoire des massacres en Haïti : panorama d’une forme de violence systémique

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Les massacres sont devenus monnaie courante en Haïti. Ils sont l’une des formes de violence la plus répandue et la plus odieuse en Haïti. Ses éclats et ses effets reflètent l’importance de son impact sur les générations d’un point de vue psychologique, social et politique. Du massacre de La Syrie à celui de La Saline (celui dont on parle le plus de nos jours), la mémoire de cet outil de terreur reste marquée par la conception sociale et politique de la société haïtienne d’hier et d’aujourd’hui. 

Dans la nuit du 13 au 14 novembre 2018 a eu lieu l’un des plus grands massacres des 5 dernières années en Haïti (le massacre de La Saline). Des enfants furent tués, des corps exécutés à l’aide d’armes automatiques furent, entre autres, décapités et brûlés. Des femmes furent violées.

Les victimes, dont 71 morts et 159 blessés, ont été enregistrées selon un rapport du RNDDH. Paradoxalement, les Autorités qui sont censés représenter l’État (organe régalien et protecteur de la société) n’ont fait qu’ignorer  cet acte de grande barbarie.

Pourtant le massacre de La Saline qui a défrayé la chronique, n’est pas seulement le seul massacre ou le plus spectaculaire qu’ait connu le pays.  L’histoire sociopolitique d’Haïti est marquée par cette forme de terreur on ne peut plus révoltante. En effet, beaucoup de régimes politiques et de groupements sociaux ont adopté le massacre comme outil pour faire passer leur volonté politique et idéologique au détriment d’une population bien précise. Ce modus operandi reste un moyen machiavélique pour certaines autorités de l’État d’asseoir leur pouvoir. Cependant, il peut être tout autant une pratique sociale adoptée par les éléments ou groupes qui interagissent entre eux dans la société haïtienne. 

Les massacres les plus marquants

Les massacres perpétrés en Haïti ont leur typologie, importance et impact sur la nation. Le massacre des Français sur le sol haïtien fut d’ordre nationaliste ; alors que quand les Américains ont massacré les paysans à Machaterre et les Dominicains avec la plus grande atrocité ont massacré les Haïtiens sur la frontière Haïti-République dominicaine, il s’agissait de massacres à l’encontre de la nation haïtienne. Cependant, certains massacres sont d’ordre national. C’est-à-dire que ce sont des Haïtiens qui massacrent des Haïtiens.

 En1969, le 27 mars, sous le régime des Duvalier, les Tontons macoutes ont  été les auteurs du massacre de Cazale. Pour asseoir leur pouvoir sanguinaire et maintenir le régime de la peur, ils ont assassiné près d’une vingtaine de personnes. C’était sous le régime de la dictature !

Certains massacres, par contre, furent le fruit de la transition démocratique mal abordée d’Haïti. En effet, les massacres de Saint Jean Bosco (10 morts), Ruelle Vaillant (139 morts), Fort Dimanche (15 morts), Raboteau (8 morts)  sont inscrits dans la mémoire collective haïtienne de façon significative. 

Le régime Lavalas a suscité une vague d’espoir en ce qui a trait au renouveau politique du pays. Désormais, le peuple avait la voix au chapitre, pensait-on. Mais le 14 février 2004, à Scierie, la machine de la répression s’est mise en marche de façon systématique contre une population qui entrait en opposition à ce régime. C’était le massacre de La Scierie.

Nous sommes sous le régime du PHTK qui a été introduit par le leader Michel Martelly et dont a hérité un certain Jovenel Moïse, Président mort au pouvoir. Haïti a été le théâtre de plusieurs massacres dont celui de La Saline sous ce régime.  Le 24 avril 2019, à Carrefour-feuilles, des individus, qui faisaient partie d’un gang, ont décidé, comme bon leur semble, de semer la terreur sur la population. 

Les massacres sont souvent commis par des individus hors la loi que la société considère comme des malfrats. Mais qu’en est-il quand ce sont des individus qui sont censés respecter la loi ? La société a été stupéfaite le 13 novembre 2017, lorsque des soi-disant policiers ont semé la terreur à Grand Ravine. Selon les informations, ces policiers étaient des revanchards qui avaient perdu deux des leurs dans un affrontement avec des gangs dans cette localité. 

Le massacre entre Delmas 32 et la rue Acacia à Christ-Roi qui a été perpétré dans la soirée du 29 au 30 juin a emporté la vie de deux journalistes : Diego Charles et Antoinette Duclair. Dans ce massacre, plusieurs autres personnes ont perdu la vie. 

« Une politique de terreur »

La plupart des massacres qu’a connus Haïti dans son histoire témoignent soit de la complicité de l’État haïtien, soit de son caractère d’organe qui terrorise la nation au lieu de la protéger. Ils témoignent tout autant de l’état d’une société qui patauge dans les dédales de l’arbitraire.  En effet, il est coutumier pour les régimes politiques qui se sont succédés à travers l’histoire d’Haïti, d’utiliser ce moyen pour terroriser des populations qui, le plus souvent leurs sont  dans l’opposition ou qui réclament de meilleures conditions de vie. Dans la plupart de ses sorties médiatiques, le défenseur haïtien des droits humains, Pierre Espérance, qualifie cet acte comme « une politique de terreur ». 

L’impunité

Dans une étude menée par Le Havard Law School, l’International Humain Rights Clinic et l’Observatoire Haïtien des crimes contre l’humanité ayant pour titre Killing in impunity : State-Sanctionned Massacres in Haïti les attaques qui ont été perpétrées à l’encontre des populations de  La Saline, Bel Air et Cité Soleil, respectivement dans les années 2018 et 2020, n’ont pas été contrecarrées par les forces de l’ordre. La passivité de la Police Nationale d’Haïti a été observée. La police qui est censée protéger et servir la population n’a fait aucune intervention pour stopper ces massacres  contre la population. 

Au niveau de la justice, quoique des personnalités aient été épinglées, aucune poursuite n’a pourtant été  entreprise contre celles-ci. Aucune personnalité n’a été appréhendée pour répondre aux questions de la justice sur un dossier aussi délicat. 

Parmi les inactions les plus étonnantes, celle des hauts responsables de l’Etat fut la plus évidente. Si ces massacres ont suscité l’indignation de la population haïtienne surtout avec la circulation des images choquantes sur les réseaux sociaux,  aucune note n’a été  rédigée par les plus hautes autorités hiérarchiques soit pour sympathiser avec les victimes et la population, soit pour la rassurer des poursuites qui seront faites pour rendre justice. 

Cette tendance  se dessine dans la société haïtienne comme étant une culture : la culture de l’impunité. Si les régimes se succèdent avec la tendance maladive à massacrer des populations qui protestent, ce genre d’horreur reste impuni et même ignoré tant au niveau national qu’au niveau international. 

Selon le Traité de Rome, le massacre est l’un des crimes contre l’humanité. Pourtant aucune personnalité des régimes politiques en Haïti sous lesquels des massacres ont été perpétrés ; que ce soit celles du duvaliérisme, du lavalas ou du PHTK, n’ont été poursuivies au niveau local ou au niveau international soit par les tribunaux concernés en Haïti, soit par la Cour Pénale Internationale. En effet, l’impunité profite à ces régimes sanguinaires. 

La majorité la plus vulnérable sous l’emprise de la peur

Entre temps la population haïtienne qui vit dans sa majorité sous le seuil de  pauvreté,  plie sous le désespoir le plus imposant. Quand l’État n’est pas absent, il est là pour terroriser, maltraiter et massacrer ses citoyens. L’impunité règne dans un pays ou la loi du plus fort s’installe. Les plus faibles ?Ce sont les principales victimes de ce système mangeur d’hommes. Ils n’ont pas d’organe qui les protège. Ils vivent sous l’emprise de la peur.  

Jonas Reginaldy Y. Desroches

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