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Le Dr Hérold Toussaint, un homme de grande culture

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Dr Hérold Toussaint fait partie des grands intellectuels qu’a connus le pays au cours des trente dernières années. Il a déjà écrit plusieurs ouvrages et mis plusieurs initiatives sur pied visant à cultiver chez les jeunes Haïtiens ‘’la joie de réussir ensemble comme citoyens ».

C’est un Hérold Toussaint hospitalier, très courtois, qui reçoit la rédaction du journal le mardi 4 mai, dans sa résidence à Delmas (au local du Collectif des Universitaires Citoyens (CUCI) et de la Fondation Jeunesse, Connaissance et Engagement Citoyen (FONJCEC) . 16h passées d’une vingtaine de minutes, le professeur portant une chemise rouge grenat à rayures, un jeans tombant sur ses souliers noirs bien cirés, nous accueille avec un sourire qui rajeunit son visage, dans sa cour garnie de tables et de chaises tel un espace de conférence. « C’est ici que je reçois les étudiants qui viennent travailler leur mémoire, ou effectuer des recherches dans ma bibliothèque que j’ai mise à leur disposition », informe le professeur qui se fait l’ami accompagnateur des jeunes universitaires.

Le professeur Hérold Toussaint se présente humblement comme un provincial très attaché à sa ville natale, le Cap-Haïtien, où il a connu une heureuse adolescence. « J’ai vécu toute mon enfance et mon adolescence au Cap-Haïtien, et je savoure toujours les doux souvenirs de ces tranches de ma vie,j’ai en mémoire de très bons souvenirs de mon adolescence. Je fus un jeune joyeux et fougueux qui se plaisait à jouer au football, au ping-pong .  Je fus et je demeure un passionné de littérature, de poésie et de théâtre », a affirmé cet ancien qui a fait ses études classiques au Collège Notre Dame (CND) du Cap-Haïtien.

C’est en 1977 qu’il laisse avec regret sa contrée pour s’installer à Port-au-Prince en vue d’entamer ses études universitaires. Un passage qu’il devait franchir avec une peine immense, si l’on en croit ses mots. « C’est avec une grande tristesse que j’ai dû laisser le Collège à la fin de mes études pour venir à Port-au-Prince, une ville qui m’était totalement étrangère. J’étais vraiment attaché à ma ville, à mon Collège Notre Dame », confie cet intellectuel de grand calibre.

A Port-au-Prince, Dr Hérold Toussaint intègre la Faculté d’ethnologie pour étudier une discipline qui le passionne, la sociologie, avant d’enchaîner avec un cursus en psychologie dans la même enceinte. Passionné de philosophie depuis son baccalauréat, il étudia cette discipline à l’Institut de Philosophie au Grand Séminaire Notre Dame. Il poursuit ses études philosophiques au Mexique et à la Faculté des Jésuites de Paris (Le Centre Sèvres). C’est la première fois que je parle de ma formation philosophique dans le cadre d’une interview » déclara-t-il avec un large sourire. Avide de connaissances, le Dr Hérold Toussaint va approfondir ses recherches en sociologie politique pour l’obtention de son grade de docteur à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS) de Paris.

Soulignons que l’enseignant-chercheur a obtenu dans les universités du Mexique où il a passé six ans deux Masters, dont l’un en Psychologie humaniste et l’autre en Communication sociale. Tout au long de sa vie, Hérold Toussaint a toujours porté un grand enthousiasme pour la recherche scientifique, et c’est en ce sens qu’il n’a de cesse de déclarer qu’il est plus « universitaire que politique ». En outre, l’ancien Vice-recteur aux affaires académiques de l’Université d’État d’Haïti (UEH), est également détenteur d’un master en théologie. En effet, son nouveau livre – Poèmes-Prières pour les jeunes du XXIe siècle – qui sera publié à la fin du mois de mai ne traduit-il pas ses intérêts pour la philosophie, la psychologie, la sociologie et la théologie? Au cours de plusieurs étés, il a étudié la logothérapie en France (Thérapie basée sur la recherche du sens, dont le fondateur est le Dr Viktor Frankl). Il est le premier Haïtien à dispenser cette discipline en Haïti. Depuis 2010, il donne un cours intitulé : « Logothérapie et psychologie des relations humaines » à la Faculté de Médecine de l’Université Notre Dame d’Haïti (UNDH).

Le professeur Hérold Toussaint est l’un des chercheurs les plus prolifiques du pays avec un total de vingt-six ouvrages à son actif d’écrivain (15 publications personnelles et 11 publiées sous sa direction).

Le concept d’Universitaire citoyen

Inspiré par son aïeul intellectuel, Le Dr Jean Price Mars, Dr Hérold Toussaint va développer un concept primordial dans sa vie d’universitaire. On parle en effet du concept Universitaire citoyen qu’il a explicité notamment dans son ouvrage « Le courage d’habiter Haïti au XXIe siècle : La vocation de l’Universitaire citoyen » (2015). « Selon moi, l’Universitaire-citoyen s’intéresse avant tout au statut et au devenir de la vérité dans notre société. Il est un veilleur qui doit se soucier des autres. Il doit être capable de faire preuve de sympathie et de compassion. Il n’hésitera pas à prendre des positions scientifiques et politiques en faveur ceux et de celles qui ont toujours été bercés d’espoir vagues et qui ne disposent d’aucun capital (économique, culturel, social, symbolique) significatif pouvant les aider à maîtriser leur avenir.

De plus, selon ses dires, l’Universitaire citoyen doit être avant tout un passionné de la vérité; c’est cet amour de la vérité qui va déterminer la relation de l’Universitaire citoyen avec le pouvoir : « La politique n’est pas tout. Mais nous n’arriverons jamais à agir sur le mal-être social en dehors de cette dimension sociale de notre existence. L’appartenance de l’Universitaire-citoyen à un parti politique ne doit pas le conduire à ignorer la complexité du monde. Il doit demeurer un veilleur au sein de son parti politique». En fait, il est justement légitime qu’il s’intéresse à la vie politique de son pays. Mais, il est toujours primordial de prendre du recul par rapport aux idéologies politiques puisqu’on est en quête constante de la vérité », précise l’auteur de « Violence et État moderne : l’espoir de la raison en Haïti » (2006).

Il parle en troisième lieu de l’éthique de responsabilité comme caractéristique de l’Universitaire citoyen. Selon le professeur Hérold Toussaint qui s’inspire du livre Principe de responsabilité du grand penseur allemand Hans Jonas (1903-1993), l’Universitaire citoyen ne doit pas être indifférent à ce qui se passe dans la société, car il a sa part de responsabilité. En dernier lieu, l’écrivain de « Les paroles d’un semeur » (2006), s’inspirant d’Erich Fromm (1900-1980) de l’École de Francfort, croit que l’Universitaire citoyen doit être un biophile, un amoureux de la vie. « Étant fils de la planète, on doit s’éloigner davantage de la nécrophilie, l’amour de la mort, de la violence. Malheureusement, on constate que nous nous approchons en Haïti de jour en jour vers la nécrophilie », déplore Hérold Toussaint qui interroge l’insensibilité des Haïtiens face à la violence.

Si le Docteur en sociologie politique s’investit entièrement dans une lutte progressiste pour l’amélioration des conditions de vie en Haïti, il est traversé toutefois par un doute aveuglant qui obstrue sa clairvoyance quant à l’avenir du pays. « Nous sommes aujourd’hui pris au piège, emportés par la crise. Je vous le dis sincèrement, je ne vois comment on va s’en sortir », avoue avec une douleur amère, Hérold Toussaint, qui ne sombre pas pour autant dans un désespoir desséchant. « C’est la raison pour laquelle la notion de l’espérance paradoxale a pour moi une importance capitale. Car, même si l’on peine à trouver le chemin, on ne doit jamais perdre l’espoir », préconise-t-il. « L’Universitaire citoyen doit, par conséquent, créer ce que j’appelle des îlots d’espérance, par ses actions positives dans la société. C’est dans cette perspective que je m’engage auprès des jeunes comme accompagnateur, car ils sont l’espoir de ce pays », avance l’un des fondateurs de la Fondation Jeunesse Connaissance et Engagement Citoyen (FONJCEC), Dr Hérold Toussaint.

Sa quête de vérité, sa volonté d’espérer et sa foi dans la jeunesse haïtienne

Depuis son retour en Haïti en 1999, le chercheur d’origine capoise offre ses services à l’Université d’État d’Haïti, son Alma Mater. Après plus d’une quinzaine d’années d’expérience en professorat, Hérold Toussaint pose sa candidature au Vice-rectorat, et remporte la joute électorale. « J’ai posé ma candidature au Vice-rectorat de l’UEH afin de mieux servir les étudiants et de proposer une vision citoyenne de l’Université », fait savoir l’ancien Vice-recteur qui n’a pas été reconduit malheureusement à son poste lors des dernières élections du 5 juillet 2020. Il a donc  essuyé un cuisant échec au Vice-rectorat. Il ne condamne personne. Mais, il admet que la plupart de ses collègues ne partagent pas ses points de vue qui sont clairement exprimés dans ses deux livres : «  Le courage d’habiter Haïti au XXIe siècle. La vocation de l’Universitaire citoyen » dont la préface est écrite par le philosophe allemand Rolf Kuhn et «  L’idée d’université expliquée aux étudiants » préfacé par le sociologue haïtien Laennec Hurbon.

Après plus de vingt ans dans l’enseignement supérieur, Hérold Toussaint est encore plus fier que jamais de sa vocation, de sa carrière d’universitaire. En sa qualité de chercheur, il ne cesse d’interroger le rôle de l’université dans la société, le rapport entre l’université et la culture. « L’université devrait être un espace qui pose les problèmes de la société en vue d’apporter une solution. Ensuite, l’université devrait participer à la vie culturelle du pays. Malheureusement, notre université n’a même pas une troupe de théâtre, ni une équipe de football, voire une chorale », critique l’ancien Vice-recteur de l’UEH et l’un des initiateurs de la Fondation Jeunesse, Connaissance et Engagement Citoyen (FONJCEC). Selon lui, ces activités culturelles contribuent à ce que les étudiants des différentes entités se connaissent mieux et fraternisent avec les étudiants des différentes entités, et facilitent la relation de l’université avec la société.

Dr Hérold Toussaint, passionné par la vie, par la recherche scientifique, veut croire en la jeunesse haïtienne pour rebâtir sur le socle du dialogue la nation. Il se veut un guide, un accompagnateur de cette jeunesse porteuse d’espérance. En effet, le docteur lègue aux étudiants chercheurs une œuvre scientifique pouvant les orienter dans leur cheminement. Il convient de citer ainsi des ouvrages tels : « Le métier d’étudiant : guide méthodologique du travail intellectuel » (2011) ; « Argumenter en Philo et à l’Université » (2018) ; « Université et débat argumenté » (2017 ; « L’Idée d’université expliquée aux étudiants » (2016) et « Le courage d’habiter Haïti au XXIe siècle : la vocation de l’Universitaire citoyen » (2015), « L’utopie révolutionnaire en Haïti. Autour de Jacques Roumain » (2008) « Communication et État de droit selon Jurgen Habermas. Patriotisme constitutionnel et reconnaissance de l’autre en Haïti » (2004), « Violence symbolique et Habitus social. Lire la sociologie critique de Pierre Bourdieu en Haïti » (2012). Tous, des ouvrages dédiés spécialement aux jeunes universitaires afin de les éclairer sur leur vocation dans la société. Il ne faut pas oublier les onze travaux que des étudiants ont publié sous sa direction. Parmi lesquels, on peut citer : « Propagande politique et élections présidentielles en Haïti «  (2007), (Littérature et politique. Lire Justin Lhérisson à l’ère des campagnes électorales en Haïti (2014), « Communication et diplomatie. L’ambassadrice Janet A. Sanderson et  Haïti (2012), «  Femmes et citoyenneté politique. Lettre à la jeunesse «  (2012), « La guerre des diplomates en Haïti. Quand Ricardo Seitenfus veut sauver son Brésil (2016), «  Haïti et la France. : 2003-2004 : un débat escamoté » (2009), «  Justice sociale et culture du dialogue selon le Pape François » (2019) Tous ces ouvrages participent à ce que le sociologue appelle «  l’apprentissage au travail en équipe et à la réussite collective ». Pour lui, il faut éduquer les jeunes à la joie de réussir ensemble. Les travaux collectifs des étudiants sont pour lui des actions citoyennes. Ils participent, à leur manière, à l’éducation à la citoyenneté.

« Je ne regrette pas d’avoir fait ce choix. J’aime mon métier d’enseignant-chercheur, je me sens bien dans ma peau comme écrivain », déclare avec beaucoup de fierté notre chercheur qui fait l’éloge de l’interdisciplinarité. Il est très satisfait de sa trajectoire intellectuelle. S’il a l’intime conviction d’avoir réussi sa vie, il plaint toutefois l’avenir des jeunes qui suivent sa trace. « Il est extrêmement difficile pour un jeune professeur de réussir avec le maigre revenu qu’il perçoit à l’université. Je crois que ce serait plus facile si l’État leur garantissait certains avantages sociaux », pense Dr Toussaint qui redoute une recrudescence de la fuite des cerveaux.

Amoureux de la vie et de la connaissance, Hérold Toussaint se plonge constamment dans l’univers littéraire qui sert de refuge à son âme avide de savoir. Auteur prolifique, il ne pense pas raccrocher de sitôt sa plume et promet encore de nouveaux ouvrages.

Statler LUCZAMA

Luczstadler96@gmail.com

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