ven. Juil 1st, 2022

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L’impact de la crise économique sur les écoles privées en Haïti

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Le ralentissement des activités économiques depuis plus de trois années consécutives a eu de graves conséquences sur le système éducatif haïtien et particulièrement sur l’offre de formation dans les écoles privées de la capitale. Pour diverses raisons, celles-ci tantôt ferment leurs portes, tantôt font des grèves répétées. Et très souvent elles perdent une bonne partie de leurs effectifs scolaires. Joanna Etienne, une jeune mémorante en  licence en Sciences de l’Éducation à l’Université Notre Dame d’Haïti, fait le tour de cette problématique avec le Journal.

Le Quotidien News (LQN) : Mme Etienne, comment décririez-vous la situation économique du pays actuellement ?

Joana Etienne (J. E) : N’étant pas spécialiste en économie, je dirais qu’on peut considérer la situation économique actuelle sur le plan micro et/ou sur le plan macro. Dans les deux cadres d’analyse, il est évident que nous traversons une crise grave. D’un point de vue macro, l’Institut Haïtien de Statistique et d’Informatique (IHSI) rapporte déjà trois années de croissance négative avec des prévisions allant jusqu’à -1,8% pour l’année en cours, l’inflation atteint le record de 25,9%.  C’est sur le plan microéconomique que les effets sont néanmoins plus visibles, puisque les ménages perdent une bonne part de leur pouvoir d’achat. Un bon nombre de familles se retrouvent dans une situation de pauvreté extrême. Et les ménages, ce sont justement des parents qui ont des enfants à envoyer à l’école.

LQN : Cette conjoncture économique a-t-elle une importante incidence sur l’éducation en général et comment ?

J. E : Il se trouve que les bouleversements de l’économie influencent tous les secteurs car il y a une certaine interdépendance entre ces derniers et l’économie du pays. En Haïti, on a un système éducatif à plusieurs vitesses, avec des écoles privées financées, pour la plupart congréganistes et religieuses, des écoles publiques, et enfin des écoles privées non-financées, lesquelles sont étant néanmoins plus nombreuses. Pour ces dernières qui représentent une part très importante de l’offre de formation scolaire, je n’ai malheureusement pas encore de chiffres, leur seule source de financement est en fait la contribution que les parents d’élèves versent périodiquement à l’économat. Ainsi quand le pouvoir d’achat des ménages diminue, c’est leur capacité à contribuer au fonctionnement de ce système qui diminue. À noter que lorsque les prix augmentent et que le pouvoir d’achat d’un ménage avec des enfants diminue, cela agit comme une onde de choc dans l’économie de ce ménage. Les parents doivent tout acheter plus cher pour eux-mêmes, ainsi que pour chaque enfant, et souvent c’est sur la scolarisation de ces derniers que la charge retombe, ceteris paribus.

LQN : Pourquoi les écoles privées de la capitale seraient les plus frappées par la crise économique ?

J. E : Justement on peut constater que certaines écoles ont perdu de leur effectif ces deux dernières années pour ne considérer que cette période. L’hypothèse serait que les parents décapitalisés ont de plus en plus de mal à payer l’écolage de ces établissements privées non-subventionnées. Avec le ralentissement des activités économiques, beaucoup ont perdu leur emploi ou ont vu leurs affaires régresser. Alors soit ils changent les enfants d’écoles en optant pour des établissements aux moindres coûts ou même publics, ou bien ils déscolarisent certains pour avancer avec d’autres. Dans tous les cas, les écoles privées en font les frais, ce qui ne manque pas d’impacter sur la qualité de l’instruction également.

LQN : Pensez-vous que les cas de fermeture ou de grèves à répétition de certaines écoles ou encore la baisse de l’effectif scolaire sont toujours liés aux problèmes économiques ?

J. E : Pas tout à fait. Divers autres facteurs entrent aussi en compte, surtout le phénomène de l’insécurité tel qu’il se présente depuis ces deux dernières années. Ainsi, la majeure partie des écoles ayant fermé le sont pour des raisons d’insécurité dans leur zone. De même, certains établissements font des grèves parfois pour protester soit contre l’enlèvement d’un de leurs membres, soit contre l’inaction de l’État, etc. Et il n’est pas étonnant que certains parents retirent leurs enfants d’un établissement s’ils jugent le risque trop élevé. Toutefois, ces autres facteurs eux aussi, notamment le  phénomène de kidnapping, ont des incidences majeures sur l’économie haïtienne, et par ricochet sur le fonctionnement de tout le système éducatif. C’est tout simplement malheureux que les écoles privées non-subventionnées, malgré le rôle important qu’elles jouent dans l’offre de formation scolaire dans le pays principalement au niveau de la capitale, soient les plus vulnérables et les plus exposées  à l’effondrement de l’économie.

LQN : Comment est-ce que les élèves d’une part et les professeurs et responsables d’écoles privées d’autre part, supportent la situation et ses conséquences ?

J. E : En tant qu’institutrice, je dirais que le personnel enseignant n’a pas une grande marge de manœuvre, c’est-à-dire que nous ne disposons pas d’une véritable capacité d’action face à ce problème, n’étant pour la plupart que des salariés contractuels. Pour les responsables d’écoles en revanche, certains font de leur mieux en essayant d’être plus patients, plus tolérants par rapport aux difficultés économiques que connaissent certains parents. Je connais des écoles qui octroient des bourses d’excellence à des élèves qu’ils jugent être en réelle difficulté financière. D’autres comme là où je travaille, partent à la recherche de donateurs pour soutenir l’économat de l’établissement. Mais, malgré tout, il en a encore parmi les directeurs d’écoles privées qui continuent de voir celles-ci comme un business. Et dans ce cas, ce sont les élèves qui souffrent, parce qu’en réponse à la crise économique, ces écoles augmentent leurs prix, et expulsent ceux et celles qui ne peuvent pas payer. Il faudrait qu’on arrive à dépasser ce point de vue parce que l’éducation dans un pays comme Haïti est trop importante pour être commercialisée de la sorte.

LQN : Pour terminer Mme Etienne, quelles recommandations feriez-vous sur ce sujet ?

J. E : Il faut, je pense, que l’État tienne compte du rôle et de l’importance de ces écoles privées dans le système éducatif, surtout pour l’offre de formation scolaire qui déjà n’est pas suffisante. Le respect du droit à l’éducation doit être une priorité nationale. Certes, le système éducatif comporte de nombreuses lacunes. Mais la crise économique actuelle ne fait qu’aggraver les problèmes et contribuer à la déscolarisation d’un trop grand nombre d’enfants. Des programmes de subventions parentales, de financement des écoles privées, etc., devraient permettre, sur un court terme, d’atténuer les impacts de la crise sur ces dernières. Dans mon prochain mémoire, je compte aborder avec plus de détails et de données à l’appui cette problématique que je considère comme urgente pour la société. Par ailleurs, tous les professionnels du secteur devraient aussi se pencher sur la question afin d’éviter à l’avenir des situations pires que celles que l’on connaît déjà actuellement.

Propos recueillis par :

Daniel Toussaint

danieldavistouss@gmail.com

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