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Augmentation du taux de chômage en Haïti et dépendance à l’égard des aides sociales, l’économiste Guy Mary Hyppolite fait le point !

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Les licenciements massifs entraînent une augmentation du taux de chômage qui, lui, peut déboucher sur  des manifestations, des troubles civils et une augmentation du niveau de la criminalité, a déclaré l’économiste Guy Mary Hyppolite lors d’une interview accordée à Le Quotidien News le 3 mai 2024. Avec moins de personnes ayant un emploi stable, la demande de biens et de services sur le marché intérieur peut diminuer, à en croire M. Hyppolite.

Le Quotidien News (LQN) : Haïti s’enlise dans une crise sociopolitique sans précédent depuis plus de deux ans. Et cela affecte grandement la situation économique du pays. Aujourd’hui, la compagnie Mas Akansyèl S. A opérant au Parc industriel de Caracol (PIC) annonce un plan de licenciement progressif de plus de 1000 employés entre avril et août 2024. Il est à noter par ailleurs que les portes de certaines entreprises ont déjà été fermées il y a deux mois de cela. Selon l’Institut Haïtien de Statistique (IHSI), le niveau général de l’IPC qui se chiffrait à 362.5 en janvier 2024 est passé 373.6 en février, soit une variation mensuelle de 3.1% et une hausse ou inflation annuelle, c’est-à-dire par rapport à février 2023, de 23%. Pour certains observateurs, ces licenciements dus à la situation sociopolitique difficile du pays peuvent avoir des conséquences sur l’économie du pays. Quelles pourraient être ces conséquences ?

Guy Mary Hyppolite (G.M.H) La situation que vous décrivez en Haïti est préoccupante à bien des égards, et les licenciements massifs dans le secteur industriel, comme celui annoncé par Mas Akansyèl S.A., ne font qu’aggraver les difficultés économiques du pays. Voici quelques-unes des conséquences potentielles de ces licenciements sur l’économie haïtienne : a) Augmentation du chômage et de la pauvreté : Les licenciements massifs entraînent une augmentation du chômage, ce qui signifie que de nombreux travailleurs perdent leur source de revenu. Cela peut aggraver la pauvreté et augmenter la dépendance à l’égard des aides sociales, ce qui exerce une pression supplémentaire sur les ressources déjà limitées du gouvernement ;

b) Réduction de la consommation intérieure : Avec moins de personnes ayant un emploi stable, la demande de biens et de services sur le marché intérieur peut diminuer. Cela peut avoir un impact négatif sur les entreprises locales, en particulier celles qui dépendent fortement du marché intérieur pour leurs ventes ;

c) Baisse des recettes fiscales : Moins de personnes travaillant signifie moins de revenus fiscaux pour le gouvernement. Cela peut réduire sa capacité à financer des programmes sociaux, des infrastructures et d’autres initiatives cruciales pour le développement économique ;

d) Instabilité sociale accrue : L’augmentation du chômage et de la pauvreté peut entraîner une augmentation de l’instabilité sociale, y compris des manifestations, des troubles civils et une augmentation de la criminalité. Cela peut avoir des répercussions sur la sécurité des investissements étrangers et nationaux;

e) Diminution de la confiance des investisseurs : Les licenciements massifs et l’instabilité politique peuvent dissuader les investisseurs étrangers et nationaux de placer leur argent en Haïti. La perception du risque augmente, ce qui peut entraîner une diminution des investissements et des projets de développement économique ;

f) Dans l’ensemble, les licenciements massifs en Haïti, exacerbés par la crise sociopolitique persistante, ont le potentiel de causer des dommages importants à l’économie du pays et d’aggraver les conditions de vie pour de nombreux Haïtiens. Des mesures urgentes sont nécessaires pour atténuer ces effets néfastes et promouvoir la stabilité économique et sociale.

LQN : Depuis plusieurs jours, il y a une nouvelle structure politique dénommée Conseil Présidentiel de Transition (CPT) qui s’est installée à la tête du pays. Pour certains, le CPT a pris les rênes du pays à un moment où tous les indicateurs économiques de la République d’Haïti sont au rouge. Quelles sont les mesures qui doivent être prises par le CPT pour essayer de redresser la situation économique du pays ?

 G.M.H: Dans ce contexte de mandat limité à deux ans pour le Conseil Présidentiel de Transition (CPT), il est crucial de prioriser les mesures économiques qui peuvent être mises en œuvre à court terme, mais qui auront également un impact durable sur l’économie haïtienne.   Concentration sur les réformes institutionnelles et la gouvernance : Plutôt que de se concentrer uniquement sur des mesures économiques immédiates, le CPT devrait également mettre l’accent sur les réformes institutionnelles et la gouvernance pour créer un environnement propice à la croissance économique à long terme. Cela pourrait inclure des réformes du système judiciaire pour renforcer l’État de droit et lutter contre la corruption, des réformes fiscales pour accroître la transparence et l’efficacité de la collecte des recettes, et des réformes administratives pour améliorer la prestation des services publics et réduire la bureaucratie. Bien que ces réformes puissent prendre du temps pour produire des résultats tangibles, elles sont essentielles pour créer un cadre institutionnel solide qui favorise la confiance des investisseurs, la stabilité économique et la croissance à long terme. En concentrant ses efforts sur ces réformes institutionnelles, le CPT peut poser les bases d’une transformation économique durable même après la fin de son mandat.

LQN : Dans le contexte actuel, est-il possible d’attirer des investisseurs nationaux ou/et internationaux dans le pays ? Si oui, comment doit-on procéder ?

G.M.H : Oui, même dans le contexte actuel de crise économique et politique en Haïti, il est possible d’attirer des investisseurs nationaux et internationaux dans le pays. Cependant, cela nécessite des mesures spécifiques et une approche stratégique pour créer un environnement favorable à l’investissement. Voici quelques stratégies qui pourraient être mises en œuvre :

 a) Stabilité politique et sécuritaire : La stabilité politique et sécuritaire est essentielle pour rassurer les investisseurs potentiels. Le gouvernement haïtien, y compris le Conseil Présidentiel de Transition (CPT), doit prendre des mesures pour promouvoir la paix sociale, garantir la sécurité des personnes et des biens, et assurer le respect de l’État de droit;

b) Réformes économiques et institutionnelles : Des réformes économiques et institutionnelles sont nécessaires pour créer un environnement propice à l’investissement. Cela pourrait inclure des réformes du système fiscal pour améliorer la transparence et l’efficacité de la collecte des recettes, des réformes du système judiciaire pour renforcer l’État de droit et lutter contre la corruption, et des réformes administratives pour simplifier les procédures administratives et réduire les obstacles à la création et à la gestion des entreprises ;

c) Promotion des secteurs clés : Le gouvernement haïtien peut promouvoir des secteurs clés de l’économie qui présentent un fort potentiel de croissance et d’investissement, tels que le tourisme, l’agriculture, les énergies renouvelables et les technologies de l’information et de la communication (TIC). Cela pourrait être réalisé par le biais d’incitations fiscales, de subventions, de partenariats public-privé et de campagnes de promotion à l’échelle nationale et internationale;

d) Facilitation des investissements : Le gouvernement haïtien peut mettre en place des mesures pour faciliter les investissements nationaux et internationaux, telles que la simplification des procédures d’obtention de permis, la réduction des coûts de transaction, la protection des droits de propriété et la garantie d’un traitement équitable pour tous les investisseurs;

e)Communication et transparence : Il est important de communiquer de manière transparente sur les opportunités d’investissement en Haïti, ainsi que sur les mesures prises par le gouvernement pour améliorer le climat des affaires. Cela peut contribuer à renforcer la confiance des investisseurs et à attirer davantage de capitaux dans le pays. En mettant en œuvre ces mesures et en adoptant une approche proactive et coordonnée, le gouvernement haïtien peut attirer des investisseurs nationaux et internationaux et stimuler la croissance économique dans le pays, malgré les défis actuels.

LQN: Ces derniers mois, la communauté internationale a apporté son support à Haïti rien qu’à travers des aides humanitaires. À votre avis, l’aide humanitaire suffira-t-elle pour permettre à un pays de se développer ?

G.M.H: L’aide humanitaire seule ne suffira pas à permettre à un pays de prospérer sur le long terme. Voici pourquoi :

a)Dépendance continue : Dépendre uniquement de l’aide humanitaire peut créer un cycle de dépendance dans lequel le pays devient dépendant de l’aide extérieure et non plus capable de développer ses propres ressources et capacités durables. Si l’aide peut apporter une aide immédiate en temps de crise, elle ne peut pas s’attaquer pas aux problèmes structurels sous-jacents qui perpétuent la pauvreté et le sous-développement.

b) Absence de développement durable : L’aide humanitaire est souvent axée sur la fourniture de secours d’urgence, tels que des vivres, des abris et des soins médicaux, mais elle ne favorise pas nécessairement le développement à long terme. Pour qu’un pays prospère, il est essentiel d’investir dans des initiatives de développement durable, telles que l’éducation, la santé, les infrastructures et le renforcement des capacités institutionnelles;

c) Pas de stimulation de l’économie locale : L’aide humanitaire peut parfois contourner l’économie locale en important des biens et services de l’extérieur, ce qui limite les opportunités économiques pour les entreprises locales et les travailleurs. Pour favoriser la croissance économique, il est important de promouvoir le commerce local, l’entrepreneuriat et l’investissement dans des secteurs clés de l’économie;

d) Risque de déséquilibre : L’aide humanitaire peut parfois créer des déséquilibres dans la société en favorisant certaines régions ou groupes au détriment d’autres. Cela peut aggraver les tensions sociales et politiques et compromettre la cohésion nationale;

e) Manque de durabilité : L’aide humanitaire est souvent temporaire et réactive, ce qui signifie qu’elle ne fournit pas de solutions durables aux problèmes sous-jacents. Pour favoriser le développement durable, il est nécessaire d’adopter une approche holistique qui indique les causes profondes de la pauvreté et de la vulnérabilité.

En conclusion, tandis que l’aide humanitaire peut fournir un soutien vital dans les situations d’urgence, elle ne peut pas remplacer les efforts visant à promouvoir un développement économique, social et institutionnel à long terme. Pour qu’un pays prospère, il est nécessaire d’adopter une approche intégrée qui combine l’aide humanitaire avec des initiatives de développement durable et des réformes structurelles visant à renforcer les capacités nationales et à autonomiser les populations locales. 

LQN : Que peut-on espérer avec les aides  humanitaires de la communauté internationale ?

G. M. H : Il est compréhensible de considérer l’aide humanitaire comme une forme de « cotisation » plutôt que comme un outil de transformation économique et sociale. Voici quelques aspects à prendre en compte lorsqu’on envisage les aides humanitaires de la communauté internationale : 

a) Soulagement immédiat : L’aide humanitaire peut offrir un soulagement immédiat aux populations touchées par des crises telles que les catastrophes naturelles, les conflits armés ou les crises sanitaires. Elle peut fournir des vivres, de l’eau, des abris d’urgence et des soins médicaux, ce qui peut sauver des vies et soulager les souffrances dans des situations critiques;

b) Solidarité internationale : L’aide humanitaire témoigne de la solidarité internationale envers les pays et les populations en détresse. Elle exprime la volonté des nations et des organisations internationales de soutenir ceux qui sont dans le besoin et de faire preuve d’empathie face à la souffrance humaine;

c) Renforcement des relations internationales : L’aide humanitaire peut contribuer à renforcer les relations entre les pays donateurs et les pays bénéficiaires, en favorisant la coopération et la compréhension mutuelle. Cela peut ouvrir la voie à des partenariats à long terme et à une collaboration dans d’autres domaines, tels que le commerce, la diplomatie et le développement;

d) Opportunité de développement : Bien que l’aide humanitaire ne soit pas en soi un moteur de développement, elle peut parfois créer des opportunités pour des initiatives de développement à plus long terme. Par exemple, en reconstruisant des infrastructures détruites par une catastrophe naturelle, l’aide humanitaire peut contribuer à créer les conditions nécessaires à la reprise économique et au développement social;

e) Cependant, il est important de reconnaître que l’aide humanitaire ne résout pas les problèmes sous-jacents qui ont conduit à la crise initiale. Pour favoriser un développement durable et autonomiser les communautés locales, il est nécessaire d’adopter une approche plus large et plus intégrée qui  puisse traiter les causes profondes de la pauvreté et de la vulnérabilité.

Propos recueillis par :

Jackson Junior RINVIL

rjacksonjunior@yahoo.fr

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