En Haïti, être une femme en situation de handicap signifie souvent faire face à une double discrimination. À l’exclusion liée au handicap s’ajoutent les inégalités fondées sur le genre, limitant l’accès à l’éducation, à l’emploi, aux soins de santé adaptés et à la participation citoyenne. Une enquête nationale menée en mars 2025 par l’organisation FIBESR (Filles à Besoins Spéciaux pour la Réforme) auprès de 106 personnes handicapées dans neuf départements révèle que 94,4 % des femmes interrogées n’ont jamais pris part à une activité politique ou citoyenne. Un constat qui illustre l’ampleur de leur invisibilisation dans les espaces de décision.
Pour répondre à cette réalité, FIBESR a lancé « Corps et Voix de la Résilience », un projet de 14 mois (novembre 2025 – janvier 2027) mis en œuvre dans trois régions particulièrement vulnérables. Dans l’Ouest (Port-au-Prince, Delmas et Pétion-Ville), les violences des gangs et les déplacements forcés accentuent la précarité des femmes en situation de handicap. Dans le Nord-Est (Ouanaminthe, Ferrier et Fort-Liberté), la fragilité économique et les dynamiques migratoires renforcent leur marginalisation. Quant au Centre (Hinche et Thomonde), l’enclavement, la pauvreté structurelle, l’éloignement des services essentiels et la récente progression des groupes armés aggravent davantage leur exclusion.
Un podcast pour porter les voix trop souvent réduites au silence
Le cœur du projet est un podcast documentaire de 14 épisodes, organisé en deux séries de 7 épisodes chacune, construit à partir des témoignages de 30 femmes handicapées déplacées, accompagnées individuellement tout au long du processus.
La première série donne la parole aux expériences vécues par les femmes handicapées en Haïti en matière de santé sexuelle et reproductive : accès aux soins, contraception, maternité, violences sexuelles, santé menstruelle et droits fondamentaux, autant de sujets rarement abordés publiquement et encore moins pensés pour des corps différents.
La seconde série explore leurs parcours face aux obstacles à la participation politique et sociale, avec un objectif clair : renforcer le pouvoir d’influence de ces femmes, augmenter leur représentation dans les espaces décisionnels et les soutenir dans leur rôle d’actrices de plaidoyer et de gouvernance locale.
Conçus comme de véritables outils de sensibilisation et de plaidoyer, ces podcasts seront diffusés sur au moins trois canaux radios communautaires, plateformes numériques et réseaux sociaux, avec l’ambition de toucher plus de 30 000 auditeurs cumulés.
Une organisation forgée par près de deux décennies d’engagement
Fondée en 2007, FIBESR est aujourd’hui la seule structure nationale haïtienne dirigée par et pour des femmes handicapées. Elle dispose d’un centre d’hébergement et d’un centre pédagogique et culturel offrant des services adaptés aux jeunes filles en difficulté. Son parcours parle pour elle : relocalisation de personnes handicapées après le séisme de 2010, accompagnement de plus de 500 femmes lors de l’épidémie de choléra de 2012, projet de construction de la paix et de réduction des violences basées sur le genre dans le milieu transfrontalier (2021-2023, avec l’ambassade de France), lancement du projet KONSENE et inauguration de son premier centre pédagogique et culturel (2022, avec le NDI), puis conduite d’une enquête nationale sur la situation sécuritaire et politique en Haïti (2024-2025). Des partenariats avec ONU Femmes, FOKAL, l’OIF, CBM et IDEH viennent renforcer sa légitimité et son expertise.
Amplifier les voix, réduire les inégalités
En donnant à des femmes trop longtemps réduites au silence un espace d’expression citoyenne fondé sur leurs propres mots, Corps et Voix de la Résilience ne se contente pas de documenter une réalité : il entend la transformer. En renforçant les compétences de ces femmes et en créant des passerelles avec les décideurs et la société civile, le projet ambitionne de réduire durablement les inégalités de genre et d’inscrire les droits et les besoins des femmes handicapées à l’agenda politique et social haïtien.
Parce qu’un corps différent ne devrait jamais signifier une voix éteinte.
Ashlyne RAPHAEL
