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 double souffrance de la diaspora haïtienne

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Partir, s’exiler, émigrer, sont des vocables non synonymes du mot « adieu ». L’idée ou l’intention d’un retour à la case départ, au contraire, y est toujours associée sans commune mesure pour avoir coché inconsciemment cette absence dans sa dimension intemporelle hors de toute notion conceptuelle.

Partant de cet axiome et s’accrochant à cette bouée imaginaire, la terre de la diaspora l’interpelle au plus haut point. Physiquement, elle vit de l’autre côté du soleil levant, mais spirituellement son âme est au couchant. Cette ambivalence la transporte vers son ailleurs quand chaque interaction l’entraîne, telle une girouette, du présent au passé et  inversement.

Ainsi, tout dans le pays d’accueil la retient en porte-à-faux et la comparaison ne se fait point prier, au constat de la bonne organisation, de la discipline et de l’ordre régnants, d’où les premières crispations, les premières interrogations et les points d’exclamation inaudibles refoulés. En un mot, les premières douleurs.

Au cours des siècles passés, les informations sur le globe étaient relayées par bateau, par voie postale dans un laps de temps non négligeable, mais aujourd’hui, via les fenêtres béantes des réseaux sociaux, les images et les commentaires sur la réalité quotidienne parviennent au destinataire à la seconde près. Face à ces déversements d’informations, d’objets virtuels, la sensibilité de l’exilé est exacerbée à son plus haut degré. Intérieurement, la déception le ronge à petit feu. Il se découvre instinctivement une vocation en rêvant de renverser l’ordre des choses dans son pays d’origine où les médiocres sont aux commandes et les capables aux oubliettes. Il cherche des solutions, il échafaude des plans théoriques de sauvetage national… la déraison n’est pas trop loin, la nostalgie l’accable, le fil qui sépare le désespoir de la colère est assez mince : la double souffrance est lancinante.

Certains optent pour le déni en choisissant de ne pas accorder d’importance à ces sornettes, à ces radotages sur WhatsApp, Instagram, Twitter ou autres, relatant le quotidien de la terre de leurs semblables. Mais c’est une colère mal maîtrisée, une fuite en avant, car nul ne peut échapper à « l’œil de Caïn ». La misère omniprésente, la violence latente interpellent indubitablement l’exilé. Ce sont les siens, ses sœurs, ses frères qui les affrontent maintenant sans lui.

À la télé, on expose son pays et ses malheurs : c’est la crise continuelle. En 1986, à la fin du règne des Duvalier, les scènes de cannibalisme étalées sur le petit écran ne laissaient aucun être humain indifférent. Le congénère dans la diaspora en avait plein la caboche. Il ne pouvait soutenir le regard du voisin. Que répondre quand ce dernier lui dépose l’objet de ces clichés abjects sous les yeux ? Que dire au bureau, à l’usine, à l’université! La vue de cette barbarie, de ces images d’une époque révolue dérange et suffoque. Lassé de cet état de fait, fatigué de l’injustice immanente, l’émigré avait placé entre lui et la déchéance un bras de mer, des kilomètres et des kilomètres de distance, ou même un continent, mais l’instantanéité des actes vient frapper à sa porte par la magie de l’électronique sans aucun répit et s’introduit furtivement sans permission.

Pendant le séisme de 2010, j’ai rencontré des camarades qui souffraient de psychose dépressive temporaire, rien qu’à regarder  sur le petit écran la monstruosité de cette terrible catastrophe dans leur pays de naissance. Combien d’entre nous avaient craqué lors de ce cataclysme innommable? Les plus faibles avaient sombré, d’autres ont été secoués dans leur for intérieur, surtout s’ils se trouvaient démunis et étaient trop loins pour secourir les déshérités de la terre qui les avait bercés. Comme me l’avait dit à l’époque mon ami, le pédopsychiatre de renommée, Dr Gold Smith Dorval, « La déprime est sournoise et peut porter plusieurs chapeaux en fonction du niveau de l’émotivité des témoins. Il y en a qui vont la traîner durant une minute, d’autres, une heure et ainsi de suite… pour toute une vie». Combien ont continué le voyage sur le bateau ivre ?

Aujourd’hui, c’est pire, face à ces kyrielles de manifestations déversées à flots de vidéos. Ces déferlements de femmes et d’hommes affamés, oubliés, qui crient leur rancœur, abîment le décor et chiffonnent les esprits. La diaspora est aux abois et en souffre de la même manière que ceux qui subissent les chocs de ces affrontements sur le terrain.

Une autre preuve de ce grand dérangement demeure le nombre d’écrits en terre étrangère, émanant de cette classe de souffreteux, d’exilés malgré eux. Ils cherchent tous une sorte d’exutoire pour calmer leurs appréhensions avec des solutions un tant soit peu archaïques, puisque leur absence, leur éloignement les privent de l’analyse des raisons de ce tohu-bohu. Même s’ils se bercent d’illusions, l’autosatisfaction apportée par leurs articles n’est pas à dédaigner. C’est une façon personnelle de se dédouaner de leur torpeur, de leur blessure intérieure face à l’incompréhensible.

Voir au loin son pays sombrer sous les feux de l’anarchie, dans la débandade, sans structures, sans institutions, il y a de quoi faire rager son homme. Malgré la distance, la diaspora vit cette déchirure dans sa chair, dans son corps et dans son âme. Elle en souffre autant que ceux qui partagent et subissent ces tragiques situations : endurer deux fois les mêmes maux n’est pas une sinécure.

Max Dorismond

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