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Gouvernements de transition en Haïti au 21e siècle : mécanisme d’exclusion du vote populaire par les élites (dernière partie)

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Du point de vue électoral, l’administration de son successeur est marquée par plusieurs tentatives de doter le pays d’un Conseil Électoral Permanent (CEP) où chacun des pouvoirs de l’État a droit à trois (3) membres comme l’exige l’amendement de 2011 de la Constitution de 1987. Devant l’intransigeance du Parlement et de l’opposition, il a dû capituler et opter pour la traditionnelle formule de Conseil Électoral Provisoire (CEP) qui n’est qu’une disposition transitoire de la version non-amendée de la Constitution de 1987. Cette dernière s’est signalée par des élections législatives mi-figue mi-raisin le 9 août 2015 cependant, l’institution électorale s’est rachetée lors du second tour des législatives et du premier tour des présidentielles du 25 octobre de la même année. Ironie du sort, les candidats qui louangeaient le bon déroulement du scrutin ont été les premiers à refuser d’accepter les résultats. Le G-8 et le G-20, deux  regroupements de candidats contestataires préfèrent opter pour les tapages médiatiques au lieu de suivre les voies de la contestation tracées par le décret électoral. Après l’escalade de violence du vendredi 22 janvier 2016, la réalisation du second tour a été ajournée.

Vu que la fin de son mandat approche sans que le processus électoral ait été mené à terme, le Président Martelly dut signer l’accord du 5 février 2016 avec les présidents du Sénat et de la Chambre des Députés afin qu’un gouvernement de transition puisse finaliser  les élections et permettre au président élu de prêter serment le 14 mai 2016 conformément à la Constitution. Juge et parti, le Parlement a organisé des élections présidentielles pour placer un de ses membres à la tête du gouvernement provisoire qui aura à finaliser les élections lancées par l’administration précédente. Visiblement, le Parlement et la classe politique se sont attribué les différents postes de l’administration publique. Aussi, pour allonger son terme, ce gouvernement de transition qui devrait prendre trois mois et quelques jours pour compléter les élections le fera en douze mois (février 2016 – février 2017).

Vainqueur de ces présidentielles, Jovenel Moïse commence à être l’objet de vives contestations en moins de huit mois de présidence. Jouant sur l’ignorance d’une partie la population, une propagande malsaine mais habilement orchestrée a fini par faire croire aux habitants de certains quartiers défavorisés de la capitale que la carte d’identification nationale traditionnellement gratuite coûtera 2500 gourdes au cas où la loi de finance de 2017-2018 serait votée. Débutée le 12 septembre 2017, ces événements marqueront le début d’une flambée de mobilisation réclamant la démission du Président et la mise en place d’un gouvernement de transition. La partie invisible de l’iceberg réside dans la volonté manifeste de la classe politique de récupérer à travers un gouvernement de transition un pouvoir qu’il a transmis huit mois plus tôt par un gouvernement de transition. Cette volonté d’empêcher la tenue d’élections s’appuie sur le blocage institutionnel des préalables juridico-légaux nécessaires à la mise en branle de la machine électorale et surtout  sur l’utilisation de l’insécurité comme élément de langage pour justifier que les élections sont impossibles et que la seule alternative est la mise en place d’un gouvernement de transition. Par exemple, du point de vue institutionnel,  le Parlement n’a pas statué sur le projet de loi électorale de 2019 parallèlement, les groupes d’opposition entretenaient le chaos dans le pays durant toute cette année à travers trois (3) épisodes de pays lock. Après la fin de la législature, la nouvelle tentative d’organiser les élections a été empêchée par le refus de la Cour de Cassation de permettre aux conseillers électoraux de prêter serment avant leur prise de fonction. La réalité, c’est que plusieurs de ces juges étaient pressentis pour diriger la transition. Ne demandez pas à des juges aspirants (chacun) à devenir président provisoire afin de faciliter la prise du pouvoir par un président élu! Ce serait une naïveté.

Finalement, le Président Moïse fut assassiné le 7 juillet 2021. Le charybde de l’élimination physique de M. Moïse fait tomber dans le Scylla de la transition sans terme. C’est l’inquiétude légitime de l’Haïtien qui veut maintenant se voir diriger par des personnalités qu’il a directement choisies et d’autres qui découlent de ce choix. En termes factuels, certaines initiatives du Président Moïse témoignaient d’une volonté non-équivoque de réaliser les élections pour renouveler le personnel administratif du pays. Pour l’histoire et la vérité, il y a lieu de noter : la publication d’un décret électoral, la mise en place (avec la collaboration du PNUD) d’un basket founds pour financer le processus électoral, l’installation suivie du fonctionnement d’un Conseil Électoral Provisoire (CEP). Se laissant récupérer par les ennemis politiques du Président qui l’a désigné à travers l’accord du 11 septembre 2021, le Premier ministre Ariel Henry a préféré saper les jalons électoraux posés par l’administration qui précède la sienne. En ce sens, le CEP a été renvoyé par un arrêté au lieu d’être réformé. Deux ans plus tard, aucune initiative pouvant témoigner de la volonté de le remettre en place n’a été prise. Par une volonté manifeste de proroger le terme de la transition, l’accord du 11 septembre 2021 a été remplacé par celui du 21 décembre 2022.

Si d’un côté, d’autres accords politiques guettent le bon moment pour mettre en place leur propre gouvernement de transition, du côté du pouvoir on a assisté à une constante utilisation de l’insécurité comme argument pour mettre à l’index toute éventualité où le peuple haïtien devrait choisir les hommes et les femmes qui mèneraient ses destinées. On faisait passer le temps en prétextant la recherche d’un consensus maximal par des réunions sans lendemain à la Jamaïque. Déchu par une mise en scène concoctée de main de maître par les maîtres internationaux et les sous-fifres locaux du système, le Premier ministre Ariel Henry se verra remplacer par un autre gouvernement de transition. Combien de temps celui-ci va-t-il durer ?

Si les gouvernements de transition furent un mécanisme relativement rapide de transmission du pouvoir au 19e et au 20e siècle, au 21e siècle, ils renvoient à une forme plus ou durable de prise de pouvoir par la classe politique et la société civile en dehors de l’expression du vote populaire. Cette nouvelle forme de prise de pouvoir est caractérisée par une volonté de perdurer au timon des affaires ajoutée à la séparation des postes de l’administration publique entre les groupes politiques les plus en vue. En ce sens, les taxes et les impôts prélevés sur la pauvre population haïtienne ont pour objectif d’entretenir des hommes et des femmes qui sont incapables d’arriver au pouvoir à travers les élections. Jusqu’à quand le contribuable haïtien cessera d’entretenir des hommes et des femmes qu’il n’a pas mandatés ? Dans combien de temps la classe politique et la société civile haïtiennes ainsi que leurs complices  internationaux donneront-ils au peuple haïtien la possibilité de mettre les hommes et les femmes de son choix à la tête du pays de Dessalines? Question qui demeure jusqu’ici sans réponse!

Bibliographie sommaire

Bellegarde, D. (1953). Histoire du peuple haïtien. Éditions Fardin.

Chérubin, G. (2014). Le Ventre pourri de la Bête. Éditions de l’Université d’État d’Haïti.

Corvington, G. (2007). Port-au-Prince au cours des ans. Éditions du CIDHICA.

Dorsainvil, J-C, (1942). Manuel  d’histoire d’Haïti. Henri Deschamps.

Etienne, S. P. (2017). Haïti : La drôle de guerre électorale 1987-2017. L’Harmattan.

Leconte, V. (1931). Henri Christophe dans l’histoire d’Haïti. Éditions Fardin.

Seitenfus, R. (2015). Échec de L’aide Internationale en Haïti : Dilemmes et égarements. Édition de l’Université d’État d’Haïti.

Jefferson N. Pierre Louis, licencié en psychologie à la Faculté des Sciences Humaines (FASCH/UEH) et étudiant en master en psychologie sociale à la Faculté d’Ethnologie (FE/UEH).

Jefferson N. Pierre Louis

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